Est-ce un « genre » que celui que ne représente qu'un seul ouvrage (car il faut laisser hors de cause les traités suivis, Caractères des passions, ou De l'amour, ou Des femmes par Mme de Pringy, et aussi les versificateurs singes de La Bruyère, les Sellier, les Teissier...) ? À la rigueur, il y en a deux, si l'on adjoint au chef-d'œuvre de La Bruyère le mince volume de Théophraste. Mais ils diffèrent quant à l'intention, à la structure, au style. Dus à un disciple d'Aristote, les Caractères des mœurs visent à définir les traits distinctifs des hommes, à l'usage des orateurs en particulier. Chaque « caractère » commence par une définition brève, que suit une collection de traits concrets rapportés au portrait exemplaire du type. La Bruyère, tout en recommandant au lecteur de ne pas perdre le titre de vue, s'abstient de définir le terme. À travers les portraits de toutes longueurs et de toutes formes, à travers les maximes et réflexions dont le souple assemblage, conciliant l'ordre et la surprise, et le ton infiniment varié constituent le modèle, impossible à reproduire, du genre, les « mœurs de ce siècle » occupent une large place. Mais, comme le prouvent un chapitre tel que « De l'homme » et cent observations de portée générale, il peint les caractères permanents de l'être humain, qui reçoivent des mœurs leur réalité objective. S'il fixe leurs effets particuliers avec une acuité de vision, un sens du relief et du mouvement inégalables, c'est qu'à ses yeux l'éternel et l'éphémère s'éclairent réciproquement, et que l'un n'est à vrai dire ni connaissable ni communicable sans l'autre.
Jean MARMIER
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