2. Une pensée pour des temps nouveaux
Le titre du livre accole le nom d'un personnage à une philosophie. Le personnage de Candide confronte l'optimisme de Pangloss à l'évidence du mal, dans la nature et dans la société, dans l'Ancien et le Nouveau Monde, dans le christianisme comme dans l'islam : il le rejette comme un système sans prise sur le réel, tout comme il fait avec la philosophie inverse de Martin. Lentement, Candide se forge une morale laïque dont on peut souligner l'étroitesse, si on voit dans le jardin le signe d'un repli égoïste sur soi. Il s'agit alors de cultiver son jardin, à l'écart de toutes les illusions politiques et philosophiques. Mais le jardin peut aussi devenir la métaphore de l'action terrestre et le mot d'ordre final appeler à la transformation du monde, par-delà les clivages de croyances. Pangloss, l'homme de la glose, qui parle de tout et n'est que parole, aussi bien que Martin, son alter ego inversé, construisent des théories, alors que la guerre, l'esclavage, l'intolérance, les préjugés, les catastrophes naturelles exigent une action concrète. Le beau château du début représente à la fois une féodalité qui ne peut survivre dans l'économie marchande moderne et un paradis définitivement perdu où tout aurait sens. Le héros est un bâtard, orphelin de toute certitude, à la recherche d'une vérité qui se révèle illusoire. Il lui faut prendre progressivement en charge son propre destin pour s'affirmer finalement comme l'animateur d'une micro-société faite d'hommes et de femmes différents, mais prêts à vivre ensemble. Le dénouement mêle désillusion (Cunégonde est devenue bien laide) et espoir (le travail fait fructifier le jardin).
Pour dégonfler les discours vides, Voltaire use d'une ironie lapidaire : « Monsieur le baron était un des plus puissants seigneurs de la Westphalie, car son château avait une porte et des fenêtres. » Les grandes théories métaphysiques, les prétentions des Églises et des pouvoirs sont pareillement réduites à n'être que des mots. Le récit est ainsi restreint à son épure, le débat à son aporie. Cette efficacité du style voltairien dont on a fait parfois le modèle même de l'esprit français assure la célébrité d'un conte qui n'a cessé d'être imité, discuté, interprété, illustré et adapté. Candido, ou Un rêve fait en Sicile de Leonardo Sciascia (1977) est un récent exemple de cette célébrité universelle.
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