Pilniak a fait dans la littérature soviétique une entrée fulgurante en 1922 avec son fameux livre L'Année nue. Sa gloire était plus grande alors que celle de Babel. Il a été adulé, imité puis, à partir de 1929, vilipendé, contraint, après le scandale de la parution à l'étranger d'Acajou, à une des premières autocritiques dégradantes.
On peut dire de lui qu'il a vraiment créé un genre nouveau : le roman en vrac où les matériaux issus de la vie sont donnés sans liaison, juxtaposés. L'univers pilniakien est chaotique, apsychologique : vie réduite à une énumération d'actes tels que cris, meurtres, travail, coïts... Tout l'art de Pilniak consiste, comme dans le cinéma de son époque, en un montage de matériaux épars. Souvent les mêmes matériaux réapparaissent d'une œuvre à l'autre, ce qui a permis à Michel Heller de procéder, à partir de la traduction polonaise, à la reconstitution d'un original perdu de Pilniak : le roman Les Doubles.
1. L'univers des forces élémentaires
Boris Andreevič Vogau dit Pilniak naquit à Mojaïsk (au sud de Moscou). Son père était un Allemand de la Volga, vétérinaire de son métier. Pilniak se consacra à la littérature dès 1915. Il voyagea beaucoup, et fut en quelque sorte pendant les années vingt, l'ambassadeur des lettres soviétiques en Allemagne, en Angleterre (comme Zamiatine), puis au Japon, aux États-Unis d'Amérique... Il menait grande vie à Moscou. Son Année nue (Golyj god, 1922) l'avait rendu célèbre, mais dès 1926 il fut en butte à des attaques pour avoir écrit Le Conte de la lune non éteinte (Povest' nepogašennoj luny), qui suggère que le commissaire Frouzé fut liquidé par le parti au cours d'une intervention chirurgicale qu'on lui avait imposée. À cette époque, et pour des raisons de copyright, les écrivains soviétiques publiaient souvent leurs livres simultanément à Moscou et à Berlin. Acajou (Krasnoe derevo) parut en 1929 à Berlin alors que la censure l'avait interdit à Moscou. Ce fut l'origine de la grande attaque menée en 1929 contre Pilniak et contre Zamiatine. Ce […]
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