4. Félicité, béatitude et amour
Est-ce à dire qu'il n'est de bonheur que pour le sage ? Ce serait faire du bonheur – et d'ailleurs aussi de la sagesse – un absolu qui nous l'interdirait. En vérité, personne n'est sage tout entier, ni fou, et tout bonheur en cela est relatif : on est plus ou moins heureux, et c'est ce qu'on appelle être heureux. Qui voudrait l'être absolument ne le serait jamais, et c'est en quoi le bonheur se distingue de la félicité (si l'on entend par là un bonheur absolu) et suppose qu'on y renonce.
On ne peut donc accepter ce qu'écrit Kant, à savoir que, « pour l'idée du bonheur, un tout absolu, un maximum de bien-être dans mon état présent et dans toute ma condition future, est nécessaire » (Fondements de la métaphysique des mœurs, II). À ce compte-là, on ne serait jamais heureux, et il ne s'agirait tout au plus que d'être digne de le devenir (dans une autre vie) : il n'y aurait plus que la morale et la religion. Cette félicité illusoire et impossible (« idéal, comme dit Kant, non de la raison mais de l'imagination ») est peut-être l'obstacle principal qui nous sépare du bonheur réel, toujours relatif, et qui ne va pas sans une part de deuil ou de renoncement. Cela est vrai, certes, des félicités paradisiaques que la religion promet : « L'abolition de la religion en tant que bonheur illusoire du peuple, dira Marx, est l'exigence que formule son bonheur réel » (Critique de la philosophie du droit de Hegel, « Introduction »). Mais cela est vrai aussi, et peut-être surtout, des rêves terrestres que chacun se fait (la fortune, la gloire, le prince charmant...), rêves qui ne seraient que dérisoires s'ils ne faisaient de notre vie, par contraste, comme un long et douloureux purgatoire. « Nous ne vivons jamais, nous espérons de vivre... » L'abolition de l'espérance, en tant que bonheur illusoire du sujet, est ainsi, pourrait-on dire pour paraphraser Marx, l'exigence que formule son bonheur réel. Ce chemin de la désillusion est le chemin même de la philosop […]
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