3. Bonheur, espoir et vertu
Une telle expérience – précisément parce qu'elle est absolument simple – suppose un bouleversement de notre rapport au temps. Si le désir est manque, presque toujours, c'est qu'il est temporel : le désir est manque à chaque fois qu'il se fait espérance. Arrêtons-nous là, un instant. On ne peut, on l'a vu, concéder à Platon que tout désir soit manque. C'est au contraire le propre de toute action – et de tout plaisir actif – que d'accomplir un désir qui, au présent, ne manque de rien. Je suis actuellement en train d'écrire ; c'est donc que je désire le faire (j'aurais autrement déjà arrêté), et cela pourtant ne me manque pas (puisque je le fais). Agir, c'est satisfaire un désir qui n'est pas un manque mais, et dans l'acte même, une puissance. Cela n'interdit nullement d'y trouver du plaisir. Au contraire, dirait Aristote (Éthique à Nicomaque, VII, xiii-xv et X, iv ; Métaphysique, θ), car le plaisir est alors à la fois en acte (il est puissance de jouir, dirions-nous, mais non jouissance en puissance) et en repos (puisque rien ne lui manque ou ne le trouble) : c'est l'acte parfait (energeia), que le plaisir accompagne (comme la beauté, dit joliment Aristote, accompagne la jeunesse) et parachève (le même acte, sans plaisir, serait imparfait). Ce que Platon dit du désir (qu'on ne désire que ce dont on manque) est donc vrai, non du désir en acte (comme puissance de jouir), mais du désir en attente (comme jouissance en puissance) : non du désir, mais de l'espérance ! Je peux bien, écrivant, désirer écrire, me promenant, désirer me promener – et désirer non d'autres mots ou d'autres pas, mais ceux-là mêmes qu'à l'instant je trace ou fais. C'est même nécessairement ce qui se passe, dans toute action (on ne peut écrire ou se promener sans le vouloir, ni le vouloir sans le désirer), et c'est l'action même, et le plaisir de l'action : le plaisir en acte dans l'acte même ! En revanche, je ne peux espérer écrire ce que j'écris ou faire le pas que je fais : je ne pe […]
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