3. Ain't Talkin, Just Walkin
Le salut, c'est bien davantage Biograph en 1985, un ensemble de cinquante-trois titres qui reprennent l'itinéraire de Dylan depuis ses débuts. On s'émerveille à bon droit : à un moment où le chanteur accumule des disques de moindre intérêt, quelques-uns des morceaux de Oh Mercy en 1989 (What Good Am I ?, Man in The Long Black Coat...) ou de Good as I Been to You en 1992 (Black Jack Davey, Arthur McBride...) se révèlent nettement supérieurs à toute la production courante de la musique pop du moment. Les soixante chansons de The Bootleg Series (1991), représentatives de trente années de carrière, convainquent à nouveau qu'il existe bien un Dylan éternel. Plus tard, on parlera encore de renaissance à propos de World Gone Wrong (1994) ou de Time out of Mind (1997), dont les accents sont pris dans une tonalité d'outre-tombe. Et c'est comme si les seize minutes de Highlands étaient, trente-deux ans après, le contrepoint brisé d'un Desolation Row qui n'aurait plus vraiment la force de s'énoncer. « Love and Theft » (2001) ne fut pas un bon cru, mais la résurrection du style d'autrefois dans Modern Times (2006), qui s'achève sur les noires visions de Ain't Talkin', tout comme, trois ans plus tôt, la réédition de quinze albums « classiques » remastérisés selon la mode d'aujourd'hui, renforcèrent les Dylaniens dans leur certitude d'avoir raison depuis quatre ou cinq décennies.
Deux rhétoriques contradictoires se superposent quand il s'agit d'évoquer la carrière de Dylan. Le génie est condamné à rester génial, constamment. Or quel artiste pourrait sur plus de quatre décennies de carrière relever un tel défi ? C'est pourtant ce que la voracité de nos générations perdues a attendu de lui. Trahis par les simulacres et la mise en spectacle de tout, hébétés par les frustrations de la marchandise, nous avons attendu de l'artiste qu'il fasse toujours plus, et nous avons durement censuré ses passages à vide. Oubliant parfois qu'au plus profond du poète se terre une irréductible fracture. Dans ce grand œuvre, l'angoisse de la disparition alterne avec l'espoir déraisonnable d'une renaissance, le phénix se déchire entre l'amertume des fins de partie et le forever young d'une pathétique utopie. Cette cyclothymie existentielle, la recherche erratique de soi et de l'absolu, la haute science de la musique se sont confondues en Dylan, devenu la lanterne sourde de notre cheminement au bout de la mélancolie.
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