3. Une autobiographie mythique
Déjà dans Une nuit dans la forêt (1929), « premier fragment d'une autobiographie », puis dans Vol à voile (1932), Cendrars nous parlait de lui, renonçant au roman sans pour autant abandonner la fiction. Les très grands livres de sa tétralogie que sont L'Homme foudroyé (1945), La Main coupée (1946), Bourlinguer (1948), Le Lotissement du ciel (1949), développeront la formule jusqu'à produire une autobiographie à tous égards mythique, où la vérité de la mémoire est subordonnée à l'invention perpétuelle de l'écriture. Si les motifs du masque et du secret y sont si obsédants, c'est que l'aveu s'égare dans les tours et les détours d'un texte à la fois désagrégé et enchevêtré, savamment structuré dans sa complication « rhapsodique ». Les souvenirs (ou ce qui se donne pour tel), les personnages mis en place et en scène autour du « Je » du narrateur sont autant de figures qui minent son identité en la disséminant. À cette fuite du moi dans la fugue de l'écriture, le voyage picaresque, l'errance « gitane » servent de support et de métaphore. La conquête de la maîtrise, de soi et de l'écriture, reste cependant l'objectif de l'aventure autobiographique, et le double foudroiement de la mutilation et de l'amour (L'Homme foudroyé), cette descente aux enfers que fut la guerre (La Main coupée), l'exil de l'homme en quête de paradis artificiels qui puissent remplacer le paradis perdu de l'enfance (Bourlinguer), l'exploration des ténèbres de l'inconscient (Le Lotissement du ciel) sont autant d'épreuves initiatiques destinées à rendre l'écrivain « maître de la nuit ». Mais la maîtrise n'est jamais acquise et le texte toujours à recommencer. Le pseudonyme de Blaise Cendrars, braise et cendres, est bien celui de l'homme qui écrit, de l'homme foudroyé, ce mort vivant, qui meurt et revit sans cesse dans la flamme de l'écriture : « J'ai pris feu dans ma solitude, car écrire c'est se consumer [...]. Car écrire c'est brûler vif, mais c'est aussi renaître de ses cendres. »
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