2. « Je suis l'Autre, l'homme qui écrit »
De 1915 à 1926, Cendrars se retire de son œuvre. Il se fait critique d'art (Peintres, 1919) et compilateur (Anthologie nègre, 1921) ; il s'évade dans la fable (La Fin du monde, 1919 ; L'Eubage, 1926). L'Or (1925), son premier roman, participe encore de cette volonté de neutralité ; pas d'intervention de l'auteur dans le récit, pas d'élément décoratif, une concision qui ne laisse subsister que le pur schéma de l'action, dont l'emploi permanent du présent de l'indicatif impose la présence brute et immédiate. Moravagine (1926), grand roman surréaliste, où l'irrationnel s'exaspère dans la violence sanglante, la révolution, la vie sauvage, la guerre, la folie, brise avec éclat l'impersonnalité des années précédentes. Le narrateur y parle à la première personne et un jeu complexe de miroirs multiplie les reflets de l'auteur : « On n'écrit que soi. » L'œuvre romanesque n'est qu'une autobiographie déguisée, mais où le fonctionnement d'un univers fictif intéresse autant Cendrars que la recherche et la révélation de soi sous le masque de la fiction : « Je suis l'Autre, l'homme qui écrit. »
Dans Moravagine, Cendrars s'est libéré de son double sombre. Dan Yack (1929) poursuit cette tentative de conquête de soi par l'écriture. La première partie du livre, Le Plan de l'Aiguille, écrite à la troisième personne, nous montre un héros agissant mais qui déjà trouve dans l'action frénétique un divertissement pascalien plutôt qu'une joie véritable. Le foudroiement d'un impossible amour le condamne à une terrible solitude où seule la parole est salvatrice. La seconde partie du roman en effet, Les Confessions de Dan Yack, dictées par l'auteur, fait entendre une voix désespérée qui parle dans le silence, qui s'élève du néant, et cette parole est aussi la seule issue. Par ce changement de voix narrative, ce passage de l'extériorité à l'intériorité, Dan Yack consacre la mort du héros, l'éclatement du cadre romanesque.
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