3. Biélinski le prophète
Par là même, Biélinski est bien plus qu'un critique : un prophète, un de ceux qui voient dans le présent le sens de l'avenir, qui comprennent et qui crient. Schelling ne le satisfait pas longtemps. Hegel, pour lequel il s'enthousiasme en 1838-1840, le ramène à la réalité. Identifiant, avec son nouveau maître, le réel et le rationnel, enivré d'avoir compris le sens de l'histoire, Biélinski commence par chanter les louanges de l'autocratie russe, étape « rationnelle » de l'histoire russe, prône l'art non engagé, professe le caractère inconscient de la création artistique. Mais, dès 1841, il a trouvé sa voie. Champion des occidentalistes les plus radicaux, il sera jusqu'à la fin leur porte-parole, tout en admettant que l'existence des slavophiles répond à un besoin. Violent en parole et dans ses lettres (socialisme, amour « à la Marat » de l'humanité, vertu de la guillotine), Biélinski se fait à la fois âpre et prudent dans ses écrits pour défendre les grandes idées qui lui sont devenues chères : dignité de la personne humaine (c'est le thème essentiel), foi dans le progrès, subordination de l'art, rôle éminent de l'écrivain dans l'éveil et la prise de conscience de la société. Ce sont ces convictions qui donnent tout son sens à la fameuse lettre de Biélinski à Gogol du 15 juillet 1847, grand moment dans l'histoire de la pensée russe, où s'affrontent deux conceptions opposées du progrès social. Gogol avait prêché publiquement l'acceptation de l'ordre établi et son amélioration par le perfectionnement intérieur et individuel de l'homme ; Biélinski, sans chercher à le comprendre, sans même, probablement, être capable de le comprendre, l'accuse d'avoir trahi la mission de l'écrivain russe et lui oppose son programme de réformes, antitsariste et anticlérical : aucun perfectionnement individuel n'est possible dans une société dont les institutions sont mauvaises. Circulant en nombreuses copies clandestines, la lettre de Biélinski (dont la lecture publique, deux ans plus tard, causera la perte de Dost […]
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