2. Une critique lancinante
Biélinski est d'abord un critique : on peut ne tenir compte ni de ses deux drames, médiocres, ni de sa Grammaire russe, qui passa inaperçue. Il n'a pas été le premier critique russe ni même le premier critique influent (les journalistes Polévoï et Nadejdine avaient déjà beaucoup fait), mais il inventa un nouveau type de critique et en accomplit la mission : orienter la littérature, diriger les esprits. Il doit cette place éminente et unique en son temps aux qualités toutes nouvelles de son œuvre : l'ampleur (une soixantaine d'articles immenses et un millier de comptes rendus, qui recouvrent à peu près toute la production de l'époque et toute l'histoire de la littérature russe : personne n'en avait encore autant fait) ; la vis polemica, mélange de lourde ironie et de sarcasme amer (on dit que le critique Chévyriov, après avoir lu le pamphlet Le Pédant – 1842 – qui lui était destiné, n'osa pas sortir de chez lui pendant huit jours) ; l'instinct esthétique, très sûr, quoi qu'on en ait dit, qui fait de lui le premier découvreur de talents en Russie ; le sens de l'actualité et des besoins de l'époque ; et surtout un ton de conviction pathétique, qui frappa tant ses premiers lecteurs. Un article de Biélinski est un alliage irritant d'éléments contradictoires : après une introduction épuisante, qui dégénère en traité, très apprécié des contemporains, d'esthétique, de philosophie et d'histoire, vient, coupée à son tour de citations interminables et de digressions qui recommencent l'introduction, l'étude littéraire proprement dite, où se succèdent exclamations, invectives, appels à la conscience du lecteur, supplications. Incantation, en somme, plus qu'analyse. Ainsi armé, Biélinski a su imposer ses préférences et précéder son temps. Il a terrassé le romantisme artificiel de la littérature officieuse des années 1830 (Marlinski, Polévoï, Bénédiktov) et réduit à néant le triumvirat à la solde du pouvoir (Boulgarine, Gretch, Senkovski) ; en revanche, dès 1835, il impose Gogol en qui il v […]
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