3. Genèse du théâtre épique
Le théâtre épique n'est pas sorti tout armé du cerveau de son auteur. D'œuvre en œuvre s'annonce, s'enrichit, se complète et se diversifie une révolution qui marquera profondément l'histoire du théâtre européen.
Dans Édouard II (1924), adapté de Marlowe, Brecht tente de hisser son ambition au niveau de l'histoire, tout en désacralisant le théâtre pseudo-moyenâgeux, cher à la tradition romantique. Il ménage une habile distance entre les fastes et les cruautés de l'histoire, et le comportement de ceux qui la font, au gré de leurs instincts et de leurs intérêts privés. Une tension naît entre le matériau brut, d'inspiration naturaliste, et la fresque formelle. La tragédie est dépouillée de sa fatalité, le héros de sa prédestination emphatique. La pièce s'inscrit dans la tension entre la vie quotidienne et les solennités de la réminiscence historique.
Homme pour homme (1926) se présente comme une parodie, délibérée mais complexe, de la tragédie, de son mouvement irréversible vers la catastrophe. Elle relate la rencontre avec le destin, l'armée des Indes, de Galy Gay, paisible commissionnaire qui, en l'espace de vingt-quatre heures, est métamorphosé en soldat colonisateur, en tigre altéré de sang. Cette transsubstantiation s'opère sur le mode de la tragédie-bouffe, dans le salon-bar de la veuve Begbick, symbole d'une société marchande régie par la loi de l'échange. L'échange se substitue à la collision tragique. Le pauvre héros, ce « dernier homme de caractère », écrit Brecht ironiquement, piégé par la bonne affaire, perdra son individualité dans la transaction. Après un simulacre d'exécution, il reparaît uniformisé. On a pu voir dans cette parabole relativiste, où la société agit comme un destin intelligible, le destin de toute une société, de la république de Weimar. Reste le moment intermédiaire, le moment clé, entre l'être et le néant, où le personnage fait figure de « page blanche », sur laquelle oscille l'indécidé.
C'est L'Opéra de quat'sous (1928)
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