2. Brecht et l'expressionnisme
Les très nombreuses poésies de Brecht sont trop souvent ignorées, mais on comprend facilement que son théâtre ait retenu l'attention. Ses premières pièces, Baal, Tambours dans la nuit, Dans la jungle des villes, sont généralement confondues avec l'expressionnisme d'où elles émergent. À vrai dire, lorsqu'en 1922 Brecht trouve à Munich deux metteurs en scène qui s'intéressent à ces pièces, achevées depuis un certain temps, l'expressionnisme proprement dit commence à refluer. Tambours dans la nuit, Dans la jungle des villes en marquent le déclin. Mais c'est à Berlin que Brecht connaîtra le succès ; c'est là qu'entre autres Moritz Seeler, fondateur d'une « Jeune Scène », ouvre la voie à de jeunes auteurs en réserve derrière la génération expressionniste : ceux-ci, Brecht, Bronnen, Weiss, ont encore dans les veines l'effervescence, voire l'extase de leurs aînés, mais ils ne partagent plus leur idéalisme. « Expressionnisme noir », a-t-on suggéré : pour son compte, Brecht ne cesse en effet de critiquer la religion laïque de l'homme nouveau, de la spiritualité cosmique, et déploie dans son jeune théâtre un réalisme monstrueux, voire même fantastique, où l'instinct, brutal ou raffiné, le noyau dur de l'égoïsme, occupe la première place.
Baal, dont la première version remonte à 1918, vit du rapport critique qu'il entretient avec son modèle, Le Solitaire, de Johst, drame du génie. « Baal bouffe, Baal danse, Baal est transfiguré. » L'itinéraire de cet « éléphant » (surnom que lui vaut sa peau épaisse) mène des salons urbains, où la poésie anarchiste se vend bien, à la jungle immémoriale où vient mourir l'anti-héros. Celui-ci, dans sa passion à rebours, qui retourne comme un gant le Stationendrama expressionniste, met la même foi au service de la matière que d'autres au service de l'esprit. Ni réellement comique ni réellement tragique, Baal a le sérieux de l'animal, post coitum triste. Le sexe consommateur ruine ici, non sans provocation, tout amour oblatif.
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