2. De la scène au mythe
Si elle ne recule devant aucune extravagance, et provoque volontiers le scandale, Sarah Bernhardt sait aussi se montrer d'un courage peu commun. En 1870, elle s'institue infirmière au théâtre de l'Odéon pour soigner les blessés de guerre ; après avoir subi les attaques antisémites de Drumont dans La France juive (1886), elle prend ouvertement le parti de Zola lors de l'affaire Dreyfus. Malgré une douleur à la jambe, elle continue à travailler sans relâche, jusqu'à ce qu'en 1915 il faille l'amputer. Condamnée à jouer assise, elle n'en entreprend pas moins une ultime tournée « patriotique » aux États-Unis, de 1916 à 1918.
Fidèle à la devise qu'elle s'est choisie – « Quand même ! » –, Sarah Bernhardt ne vit que dans le tourbillon des défis et de l'action, à la fois comédienne, directrice de théâtre (le théâtre de la Porte Saint-Martin, celui de la Renaissance, puis le Théâtre Sarah-Bernhardt, rebaptisé Théâtre de la Cité sous l'Occupation avant de devenir le Théâtre de la Ville en 1968), metteur en scène (elle supprime le trou du souffleur, invente des jeux de scène régulièrement repris, comme les chandeliers posés par Tosca auprès du cadavre de Scarpia), et même sculpteur, ce qui lui vaudra bien des sarcasmes, malgré le soutien de Zola.
Sarah Bernhard s'est voulue libre sur scène comme dans la vie. Plus exactement, elle a refusé toute frontière entre l'une et l'autre (ce qui participe aussi de son aura de « star ») et s'est placée hors de toute norme, jusque dans son physique. Jugée trop maigre dans sa jeunesse, elle annonce déjà les silhouettes des années 1920. Les témoignages filmés ou enregistrés ne donnent d'elle qu'une image faussée, à cause de leur qualité trop médiocre. Mais comment douter de sa capacité à enflammer l'imagination de ses contemporains ? Lors de ses funérailles, quelque 600 000 personnes saluèrent les cinq chars couverts de camélias blancs qui l'emportaient de son appartement du boulevard Malesherbes jusqu'au cimetière du Père-Lachaise. Déjà, dans À l'ombre des jeunes filles en fleurs (1918), et dans Le Côté de Guermantes (1920-1921), Marcel Proust en avait fait l'archtétype de la tragédienne, sous les traits de la Berma.
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