2. Une écriture de la remémoration
Poétique et complexe, Beloved se veut une incursion, par le biais de la mémoire, dans l'Histoire et dans des mythes et fantasmes que l'Histoire néglige ou rationalise. L'espace de la fuite peut devenir espace de liberté (celle d'une écriture qui donne la parole au sujet) comme espace de mort (celle qu'on reçoit ou que l'on donne pour fuir la servitude). Le récit discontinu marque le difficile passage entre esclavage et liberté. Le va-et-vient des personnages est non seulement une aventure, mais aussi une exploration initiatique.
Parodie, satire, dérision, exagération des stéréotypes viennent ici abolir les mythes de la domination occidentale. De nouveaux rituels doivent être inventés pour créer l'utopie : ceux des femmes du village qui exorcisent Sethe, ceux, également, d'une écriture qui se veut médiation entre l'oral et l'écrit, le rêve et le réel, le quotidien et le surnaturel. Elle combine pour cela les registres du réalisme et de l'imaginaire. Excentricités langagières, sobriquets, étrangeté des gestes, mystère des objets témoignent d'une existence autre. Le recours au grotesque est lui aussi un hommage à une tradition afro-américaine qui défie les préjugés.
Dans ce roman, les rapports entre mère et fille sont inaccomplis et tragiques. Le retour de Beloved ne les résout que brièvement. L'amour éperdu « tue », et l'acte sacrificiel, incompris de la communauté, l'est encore plus de la victime. La relation mère-fille reste aussi ambiguë que la figure de la « revenante ». Les souvenirs qu'éveille Beloved rappellent à Sethe sa propre mère, ou ces femmes déportées d'Afrique et coupables du même abandon, et à Denver sa grand-mère paternelle Baby Suggs qui mourut loin de ses huit enfants. Si l'on en croit Toni Morrison, l'amour traverse toute son œuvre comme la chanson des mal-aimés que sont les esclaves et leur descendance. L'exhortation à l'amour prend alors des accents bibliques. Nulle surprise donc si ce qu'il a de plus sacré ne peut se proclamer que […]
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