Cet asocial typique, ce soliste de jazz marginal aurait pu être un héros de Scott Fitzgerald : du reste, la vie de Beiderbecke a inspiré un roman et un film, tous deux intitulés Le Jeune Homme à la trompette. Surtout, Bix est l'un des très rares solistes de race blanche qui se soit hissé au niveau des grands créateurs noirs. Avec lui — qui fut un cornettiste bouleversant (Mississippi Mud, 1928) mais aussi un pianiste plein d'originalité, comme en témoigne son fameux In a Mist (1927), très influencé par l'impressionnisme français — apparaît un « jazz blanc » qui n'est pas la simple copie par un Blanc de la musique inventée par les Noirs, mais sa réinterprétation à travers une sensibilité irréductiblement occidentale, toute référence à l'Afrique se trouvant brusquement vidée de sens. Beiderbecke doit beaucoup à Oliver et à Armstrong, mais il a apporté à la musique négro-américaine une qualité de lyrisme — poétique, méditatif, souvent désenchanté, toujours fragile et retenu — avant lui inouïe. Par le romantisme nostalgique et parfois somnambulique de son inspiration, par sa sonorité moelleuse, un peu mate dans certaines improvisations, Bix peut être considéré comme un précurseur du style « cool » des années cinquante.
Alain GERBER
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