2. Le spectacle du monde
Personne n'a su créer un univers aussi personnel à partir de danseurs choisis pour la force de leur individualité et leur humour corrosif, tels les fidèles de la première heure, Jan Minarik, Dominique Mercy, Lutz Förster, Beatrice Libonati ou Malou Airaudo. On citera aussi l'inimitable Mechthild Grossmann, comédienne allemande menant une carrière personnelle, mais jamais bien loin du Tanztheater Wuppertal. Et des figures historiques comme celles des Australiennes Meryl Tankard et Josephine Ann Endicott, mémorables jumelles perverses de Kontakthof. Ou encore la Suisse Anne Martin, la frêle accordéoniste de Nelken, devenue depuis musicienne à part entière. Et tant de figures inoubliables avec l'Espagnole Nazareth Panadero, provocatrice à la voix de stentor, le malicieux Polonais Janusz Subicz, les Français Jean-Laurent Sasportès, Helena Pikon, Anne-Marie Benati, la Japonaise Kyomi Ichida, les Américains Ed Kortland, Arthur Rosenfeld.
Ces femmes et ces hommes de nationalités les plus diverses sont devenus au fil des ans comme les icônes de notre propre histoire. Avec leurs peurs, leurs rires, leurs férocités, leur irrépressible besoin d'amour et leur désespérante solitude, ils nous ont entraîné au-delà de la scène. Car on ne regarde pas une pièce de Pina Bausch, on la vit. Même si, prenant la mesure du temps qui passe, Pina Bausch a créé, des années 1990 à sa mort (30 juin 2003), des œuvres plus distantes, sinon plus apaisées, et a choisi des danseurs très jeunes et très « techniques » telle l'étonnante Indonésienne Ditta Miranda Jasjfi, ou encore la Coréenne Azusa Seyama. Parcourant le monde avec sa compagnie, elle a rendu compte à sa façon de l'état de la planète, chaque résidence dans une capitale se traduisant par une pièce en prise directe avec le pays visité. Après Palermo, Palermo, qui inaugura le dispositif en 1989, on citera Le Laveur de vitres, (1997), issu d'un séjour à Hong Kong, Wiesenland (2000), issu d'un séjour à Budapest, ou encore Ten Chi (2004), impressionnant résultat d'un voyage au Japon.
Telle a été l'alchimie de cet art si particulier qui, à travers des formes et des images, a transporté quelque chose d'une mémoire collective sans cesse réinventée. Telle a été aussi la force de cette créatrice, qui, avec quelques écrivains et quelques cinéastes de sa génération, comme Botho Strauss ou Rainer Werner Fassbinder, a su prendre le risque de la séparation, du morcellement, de l'inquiétude fondatrice pour remonter, et de quelle façon magistrale, de la destruction à l'unité première. Sans crainte du scandale ni de la transgression.
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