3. L'odyssée de l'intelligence
Chez Gracián, art et morale ne s'opposent pas, ils se complètent. Le lien éthique-esthétique explique que l'esprit de finesse soit déjà partie déterminante des qualités souveraines de l'« homme universel », développées de façon significative chacune dans un genre littéraire différent. Aussi bien le traité De la finesse et du bel esprit (Agudeza y arte de ingenio, 1648) n'est-il pas une simple rhétorique moderniste, non plus qu'une anthologie exemplaire du conceptisme. La littérature n'y est pas illustration, mais objet d'analyse, matière d'une possible science. Puisant dans tous les temps et dans différentes langues, Gracián démontre que le conceptisme n'est pas une école, mais l'expression de structures mentales universelles : en analysant la mécanique du jeu des concepts corrélatifs et contradictoires, le jésuite aragonais y pressent, sur le plan esthétique, le caractère créateur de la dialectique.
C'est dans cette perspective de l'unité de l'intelligence que prend son véritable sens L'Homme détrompé (El Criticón, 1651-1657), prodigieux chef-d'œuvre conceptiste où foisonnent, au confluent de l'emblématique et de la suasoria, les mythes, l'histoire, la légende, les dits, les proverbes, la somme philosophique de l'Antiquité, de la Renaissance et du Siècle d'or, en un récit qui n'entre dans aucun genre déterminé, invente avant la lettre le roman allégorique et le conte philosophique et apparaît surtout comme l'aboutissement somptueux et nécessaire de la dogmatique gracianesque. Car si l'homme dédoublé Andrenio-Critilo est le héros de l'odyssée de la vie selon un parcours où l'espace géographique et allégorique n'est que la dimension des âges, le véritable protagoniste est ici le Monde, celui que sous-entendaient les traités de morale. Face à l'axiomatique du comportement, le Criticón c'est l'univers démasqué de la circonstance.
Mais l'apparente abstraction de l'œuvre ne doit pas abuser. Le parcours de la vie s'y inscrit dans une histoire qui est bien celle de l' […]
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