3. Règne de l'allégorie
Cette symbiose du théâtre sacré et du théâtre profane a valu au genre eucharistique un grand éclat littéraire et des moyens techniques inespérés pour des spectacles de plein air. À des dramaturges qui étaient presque tous des prêtres, la « quadruple interprétation » traditionnelle de l'Écriture offrait maintes « figures » toutes faites pour représenter le don divin de l'eucharistie : les « pains de proposition » de la loi de Moïse, la manne, nourriture céleste des Hébreux dans le désert, autant d'applications de l'histoire sainte à l'hostie que les sermons avaient rendues familières. Restait à leur donner vie dramatique et lyrique. Les moralités allégoriques, dont la tradition était déjà ancienne, pouvaient facilement devenir « sacramentelles » au dénouement. Lope de Vega, dans un de ses autos de jeunesse, Le Voyage de l'Âme, reprend un vieux thème avec son symbole connu, le navire. Quand, à la fin, l'Âme s'embarque sur la nef de pénitence avec le Christ, elle sait que celui-ci est non seulement « guide » mais « pain vivant » pour la traversée. Les poètes apprennent à manier un monde d'abstraction dont le catéchisme enseignait les noms et qu'ils vont pouvoir personnifier : les vertus, les vices, les ennemis de l'âme (diable, monde et chair), les puissances de l'âme ou facultés (raison, entendement, mémoire, volonté). Même les entités résumant le monde matériel (les quatre éléments : terre, eau, air et feu, les quatre saisons) pouvaient devenir personnages du drame.
Volonté, puissance capricieuse, était un rôle pour le gracioso ou bouffon de la troupe. L'Âme était une dama. De même que les comédies profanes étaient bâties pour donner des emplois aux acteurs et actrices dont l'imprésario disposait, l'art de l'auto tablait sur des assimilations obligées entre des emplois stéréotypés (barbons, dames et galants, valets comiques) et les figures sacrées ou allégoriques. Celles-ci formaient, comme ceux-là, des couples accordés ou des paires antagonistes. Les caractères s'apparentaient d'un domaine à l'autre, les costumes étaient les mêmes. Aussi la tentation fut-elle grande, pour des auteurs voués à renouveler un sujet imposé, de « convertir au sacré » une comédie à succès. Le courant millénaire de l'interprétation allégorique y portait, et l'habitude de composer des chansons dévotes sur des airs à la mode.
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