2. Symbiose avec la « comedia »
Un tel théâtre aurait pu être pris en main par des amateurs pieux ranimant chaque printemps des pièces traditionnelles, sans interférences avec la comedia profane qui conquiert alors sa place permanente dans les divertissements urbains. Or, on vit au contraire les comédiens professionnels s'emparer des autos sacramentales et en faire le pivot de leur activité annuelle. Les théâtres fixes (corrales) qui s'installaient vers 1585, notamment à Madrid, étaient loués aux troupes par les hôpitaux ; leurs recettes, acquittant cette sorte de « droit des pauvres », liaient le monde du spectacle à la bienfaisance : grande force dans la lutte contre les rigoristes, quand ceux-ci réclamaient l'interdiction des comedias qu'ils taxaient d'immoralité. Les autos sacramentales vinrent offrir aux compagnies théâtrales, en même temps qu'une justification religieuse, une base économique d'existence.
En effet, les municipalités des grandes villes, voulant rivaliser de splendeur dans la célébration de la Fête-Dieu, se disputent le concours des troupes d'acteurs les plus renommées en même temps qu'elles commandent aux meilleurs poètes des autos qu'on veut originaux autant que fervents. Ces pièces deviennent la raison d'être ou du moins le prétexte de contrats annuels qui assurent à un imprésario un financement de son entreprise, à une population urbaine des spectacles à la mesure de sa richesse et de ses goûts. Si la ville garantit à une troupe une somme de 200 ducats ou plus pour qu'elle joue les autos nouveaux plusieurs fois le jour de la fête (devant la Cour ou les autorités, devant le peuple des rues), si elle fait les frais des installations fixes ou mobiles (chars) nécessaires à ces représentations, l'imprésario s'engage à habiller sa troupe de beaux costumes neufs, et la relâche du carême lui permettra de faire répéter les comédies, également nouvelles, qui, de Pâques à la Fête-Dieu, jalonneront pour les amateurs une brillante saison de théâtre profane. Les comédiens peuvent ensuite, pour accroître leurs gains, faire des tournées dans des villes de second ordre. Les troupes se classent selon leur importance économique et artistique ; d'après Augustin de Rojas (Voyage amusant, ou dialogue des comédiens), un des critères de classement est le nombre d'autos sacramentales inégalement nouveaux qu'elles ont à leur répertoire. Les comédiens prospères qui sont à la pointe de leur art « font des fêtes du Corpus à 200 ducats » ; les misérables dont la charrette va de village en village continuent à colporter La Brebis perdue, vieille de cinquante ans.
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