2. Le « monothéisme » du pouvoir
À la croisée du mythe et de l'histoire, Yo, el Supremo (1974 ; Moi, le Suprême, 1984 et 1991 pour les versions théâtrales) mêle et transmute un matériau hétérogène : monologues, dialogues, évocations historiques, extraits du cahier privé du « père de la patrie », correspondances, coupures de presse, libelles, « circulaire perpétuelle », où le discours officiel révèle toute son ambiguïté. Ce roman polyphonique, d'une inspiration exubérante, conjugue diverses modalités d'écriture, où la langue espagnole se métisse de guarani. L'auteur, dit « le compilateur », s'inspire, sans le nommer, de José Gaspar Rodríguez de Francia, dictateur du Paraguay de 1814 à 1840, qui revêt la dimension d'une figure emblématique de la dictature. Cette fresque cruelle du Paraguay inscrit Moi, le Suprême dans un genre propre à l'Amérique latine, le « roman de dictateurs », illustré notamment par Miguel Angel Asturias (Monsieur le président, 1944), Alejo Carpentier (Le Recours de la méthode, 1974), Gabriel García Márquez (L'Automne du patriarche, 1975), Mario Vargas Llosa (Conversation à « la cathédrale », 1969 ; La Fête au bouc, 2002).
En 1976, échappant au régime d'exception imposé en Argentine par le général Videla, Roa Bastos s'installe à Toulouse, où il enseigne la littérature hispano-américaine à l'université de Toulouse-Le Mirail. En 1989, il reçoit, en Espagne, le prestigieux prix Cervantès.
Évoquant, sur un mode ironique, l'épopée de Christophe Colomb, La Vigilia del Almirante (Veille de l'amiral), publié en 1992, pour la célébration du cinquième centenaire de la découverte de l'Amérique, marque le début d'une étape nouvelle dans la création romanesque de l'écrivain. Suivront : El Fiscal (1993 ; Le Procureur, troisième roman sur le « monothéisme du pouvoir ») ; Contravida (1994 ; À contrevie) ; Madama Sui (1996).
En 1993, Augusto Roa Bastos fut reçu à La Havane par Fidel Castro, dont il avait fait autrefois la connaissance à Buenos Aires. Le romancier meurt à Asunción, le 26 avril 2005. L'une de ses dernières déclarations publiques exprimait l'amour profond qu'il eut toujours pour son pays.
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