2. Occupation de l'espace, peuples et civilisations
Existe-t-il une « civilisation asiatique » et, si oui, sur la base de quels critères ? La réponse doit prendre en compte les problèmes de délimitation de l'Asie tels qu'ils viennent d'être exposés, l'évolution historique qui peut dégager des divergences ou des convergences et, enfin, le point de vue. La définition socioculturelle, sinon ethnique, d'une Asie est inséparable d'un positionnement géopolitique, implicite ou explicite. Les penseurs européens se sont penchés sur la question d'une « civilisation asiatique » à partir des grandes découvertes, tandis que leurs homologues indiens, chinois ou japonais n'en ont senti la nécessité qu'à la fin du xixe siècle, lorsqu'ils prennent conscience du sort commun que leur inflige le colonialisme occidental.
D'Aristote à Montesquieu, le discours occidental sur l'Asie stigmatise d'abord le despotisme politique et la servitude des peuples d'Orient. Puis, à partir du xviiie siècle, il insiste sur le différentiel de développement entre l'Europe et l'Asie. Au xixe siècle, des philosophes comme Hegel ou Herder en cherchent les causes dans la nature humaine des Asiatiques, ouvrant la voie aux analyses racistes. Marx ou Weber invoquent ensuite la différence des expériences historiques et économiques.
L'Asie constitue une aporie pour la théorie marxiste, car elle échappe à son schéma quadripartite de progression historique des sociétés, traversant successivement les stades antique (esclavagiste), féodal, bourgeois (capitaliste) et communiste. Marx et Engels constatent en effet que le mode féodal n'y existe pas vraiment dans son acception européenne. Ils élaborent donc un stade particulier, celui du « mode de production asiatique » (M.P.A.), d'ailleurs l'une des rares approches réellement spatiale ou géographique chez Marx. Partant surtout de l'exemple indien, ils lui attribuent cinq principales caractéristiques : l'absence de propriété privée du sol, une propriété à dominante communale e […]
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