2. Poésie et voyance
Les mois suivants sont voués au désœuvrement. Les courses à travers bois et campagne remplacent des études dont il voit mal la nécessité. Cet état de vacances favorise sa création qui tend à une frénésie sombre. Sous ses yeux, le milieu social se réduit à des caricatures : Les Douaniers, Les Assis. Le bon élève tend au voyou. En février 1871, il n'y tient plus et fugue de nouveau à Paris où il vit au petit bonheur une dizaine de jours. Son retour à Charleville le replonge dans sa « cité supérieurement idiote » ; mais il apprend bientôt la proclamation de la Commune. Sa poésie en ressent une accélération offensive. On ne comprendrait pas, sinon, les lettres dites « du voyant » qu'il envoie, l'une le 13 mai, à Izambard, l'autre, le 15 mai, à Demeny. Elles ne peuvent se concevoir, en effet, sans l'urgence ressentie d'un changement, d'une révolution en accord avec celle des « travailleurs » et qui, cette fois, concernerait le langage lui-même, chargé d'accéder à l'inconnu. Ainsi se trouve amplifiée la figure du voyant, déjà connue avant lui (Balzac, Gautier, Hugo, Leconte de Lisle), mais à laquelle on n'avait pas encore accordé une place aussi déterminante. Plus ingénieuse, plus originale paraît la méthode qu'il préconise pour atteindre cet état : « le long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens ». Une modification consciente des circuits émotifs, un désenclavement des façons d'être et de sentir. Les lettres du voyant ne seront pas connues de leur temps ; elles n'auront donc aucune influence, même sur la génération symboliste ; mais leur publication tardive (1912-1928) touchera les dadaïstes, les surréalistes, les collaborateurs de la revue Le Grand Jeu. La notion d'une poésie-vie ou action à côté d'une poésie-écriture en naîtra, fertile en malentendus, mais appliquée à faire de celui qui écrit un « esprit et un corps » motivant le poème. De ces lettres, on retiendra encore la fameuse formule du « Je est un autre », et les poésies qui les illustrent : Le Cœur supplicié […]
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