2. La retraite des vieux travailleurs
À des âges impossibles, les peintres naïfs sont encore de jeunes peintres : on les voit prendre le pinceau pour la première fois à soixante-douze ans, ou parce qu'ils se sont cassé la jambe, ou qu'ils sont au chômage, ou à la retraite. Car le travail est l'ennemi de l'art, comme il est l'ennemi de l'amour. Du moins pour les simples gens, qui ne peuvent penser à l'art, pour la plupart, que du jour où ils peuvent penser à eux-mêmes, à leur propre plaisir. Ils se découvrent alors des choses à dire, à peindre, à sculpter. Un immense réservoir de rêves les habite et apparemment ils n'en savaient rien. Ils sont tout frais lorsque la gangue qui les emprisonnait (le travail forcé) éclate enfin. Ils sont libres de river son clou au calendrier des postes, cet auxiliaire béat de l'exploitation qui les a asservis des années et des années durant à une tâche sans grâce et sans raison. Et ils lui rivent son clou, ces septuagénaires aux yeux d'enfant ! Il n'y a pas ombre de méchanceté dans leur cœur ni dans leur œuvre. Que l'on observe le cas du mieux connu d'entre eux, Henri Rousseau : il n'a jamais pu comprendre quoi que ce fût à la moquerie parce que toute forme de médiocrité lui était étrangère. À celui qui l'a peut-être le mieux compris, l'Allemand Wilhelm Uhde, il disait : « Quand un roi veut faire la guerre, il faut qu'une mère aille à lui et le lui défende. » Admirable naïveté, qui ne peut faire rire que les sots. Elle est tout simplement la figure de la générosité de quelqu'un qui sait les choses sans les savoir. Un instinct très sûr de la vérité des images et de la contribution de ces images à l'établissement de la vérité, qui guide Rousseau et les siens, les maintient à des lieues du caprice et de la gratuité. Ce n'est pas tout à fait vrai qu'ils peignent pour leur plaisir : ils peignent parce que ce qu'ils peignent est révélation et qu'ils le doivent aux autres autant qu'ils se le doivent. Que demandent-ils en échange ? La moindre des choses : « En tant qu'homme, [Rousseau] réclame comme un droit l'amour des femmes, en tant que peintre, il exige qu'on reconnaisse son art », écrit Uhde, qui ajoute : « C'est une nécessité naturelle chez Rousseau que d'aimer et d'être aimé ; c'est sa grande passion. Il va de maison en maison, portant son cœur dans ses mains, et il l'offre. Toutes les femmes qu'il connaît, il les désire en mariage, et dans plus d'une loge de concierge ses tableaux sont suspendus comme cadeaux de prétendant. » Car le temps de l'amour et le temps de l'art ne font qu'un.
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