6. L'œuvre « ouverte » et sa clôture
La fortune paradoxale de la peinture d'un Jackson Pollock, laquelle apparaît rétrospectivement, au même titre que celle d'un Barnett Newman ou d'un Mark Rothko, comme l'une des productions exemplaires d'un art voué toujours davantage à un travail d'inspiration formaliste sur les éléments constitutifs de la peinture : couleur, surface, cadre, format, etc., ce paradoxe conduit à dénoncer comme hâtive et superficielle toute réduction de l'informel à une prétendue problématique de l'œuvre « ouverte », de l'œuvre moderne comme message ambigu, caractérisé par la coexistence, dans un seul « signifiant », d'une pluralité de « signifiés ». On ne voit guère que la définition de l'informel comme « champ de possibilités interprétatives », « configuration de stimuli dotée d'une indétermination fondamentale », et qui propose « une série de lectures constamment variables », puisse suffire à caractériser l'œuvre d'un Fautrier, et moins encore celle d'un Pollock. Et s'il est une œuvre qui se donne – pour parler encore le langage d'Umberto Eco – pour une « métaphore épistémologique », pour la réalisation sur le mode plastique d'une conscience théorique diffuse, c'est sans doute moins celle de Fautrier que celle de Vasarely, toute pénétrée qu'est cette dernière (au même titre que la théorie de « l'œuvre ouverte ») de l'idéologie technocratique et cybernéticienne. Le « folklore planétaire » d'un Vasarely, fondé sur la distribution aléatoire d'éléments colorés géométriques en nombre fini, aurait, dans ces termes, autant de droits à l'étiquette « informel » que le « tachisme » d'un Wols : entre informe et informé, il n'y a guère que l'écart d'un accent aigu. Mais cet informel-là, dans la mesure où il prétend donner une image de la discontinuité, travaille encore dans le registre de l'imaginaire et des signifiés. Il ne faut pas s'étonner de voir l'idéologie cybernéticienne en appeler en dernier recours à la phénoménologie, prise qu'elle est dans le cercle qui veut qu'il soit impossible d'établir la qualité d'œuvre, et a qualité d'art d'une production « informelle » sans faire appel à l'intention de l'artiste, au projet créateur qui l'anime : toutes notions ou concepts (« art », « œuvre », « création », « artiste », etc.) dont l'informel, pris comme opérateur théorique, a précisément pour fonction, pour besogne première, de rompre la clôture.
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