4. Une esthétique de l'ambiguïté
L'histoire de l'art nous montre la figuration plastique marquée assez tôt par l'empreinte du « musée imaginaire ». Toute la mémoire culturelle conspire à superposer les influences et à enchevêtrer les sens. La destruction, au début du xxe siècle, de l'espace illusionniste a donné carrière à une herméneutique sans fin. La figuration ne se donne plus pour but spécieux de représenter point par point une « situation objective », dès lors qu'à la faveur de simplifications, d'ellipses ou de schématisations, elle introduit, au su ou à l'insu de l'auteur, des énigmes. L'œuvre de tout grand créateur recèle une part du passé de l'art et enferme un corps d'allusions conceptuelles. Toute représentation, disait Leibniz, est à la fois métaphore et métonymie. L'art récent ne manque pas de privilégier cette dernière fonction, à l'instar de ce que nous montre l'imagerie publicitaire ; la célèbre affiche de Cassandre vantant le « Nord express » a pris valeur exemplaire à cet égard. L'objet principal de la représentation y est absent ; seule la voie est imagée, au titre de complément nécessaire, conformée de manière à évoquer la vitesse, qui est le thème premier de la composition. Ici encore la figuration, subordonnée au développement discursif d'une idée, est organisée de façon à dévoiler quelque ambiguïté instigatrice du déchiffrement. Or, l'ambiguïté ne serait-elle pas, comme objet esthétique, un ressort majeur de l'art figuratif ?
Ce ressort joue, par exemple, dans la conscience de qui contemple une œuvre « tachiste » ou « informelle », ou plus généralement des objets nés d'une violence de hasard contre la matière. Projections, lacérations, écrasements, grattages impulsifs donnant lieu à des configurations qui ne peuvent avoir d'autre statut que de se représenter elles-mêmes. Pourtant, il se produit, assez souvent, dans ces œuvres, des images par accident. Le regard le moins prévenu reconnaît comme figés dans une gangue les linéaments physionomiques ou […]
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