5. L'art par le public
On voit donc que la question du public de l'art est loin de se réduire à une simple comptabilisation des entrées dans les musées, ni même à une sociologie de la fréquentation qui ignorerait cette dimension fondamentale – ressortissant d'une approche plus « qualitative » – qu'est la perception des œuvres et la construction d'un cadre conceptuel adapté à l'univers artistique. Car, si l'artiste est bien l'auteur de la production matérielle de l'œuvre, le public, lui (sous toutes ses formes : du critique spécialisé au simple visiteur, du collectionneur à l'amateur de reproductions et même au « non-public »), est bien l'opérateur de sa production symbolique comme œuvre d'art.
Certes, la tendance romantique à la vénération envers l'artiste, qui tend à idéaliser et à magnifier celui-ci en l'isolant dans un tête-à-tête inspiré avec sa propre création, n'autorise guère cette prise en compte du rôle constitutif du public et, plus généralement, de la réception des œuvres. Mais on remarque en dépit de cela des tentatives d'artistes contemporains pour intégrer, dans le processus même de leur travail, la dimension de sa réception par le public, notamment dans certaines tendances de l'art conceptuel. C'est le cas, par exemple, de ce qu'on a appelé l'« art sociologique », dont les interventions sont construites en fonction des mécanismes marchands de production de la valeur artistique et commerciale. On connaît aussi divers exemples d'appel à la créativité du public, invité à participer par ses réactions à la production de l'œuvre. Et c'est l'illustration d'une telle démarche, exemplaire d'une introjection du public dans l'œuvre d'art, qu'on trouve dans cette inscription de Joseph Kosuth : This object, sentence, and work completes itself while what is read constructs what is seen – « Objet, énoncé, et œuvre trouvant son achèvement au moment où ce qui est lu construit ce qui est vu. »
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