2. Un théâtre des possibles
Après la guerre, il devient journaliste pour Paris-Match, Le Parisien libéré, reçoit le prix Albert-Londres en 1954 pour un reportage : « Envoyé spécial dans la cage aux fauves », coécrit une biographie de Churchill et voyage en Sibérie, en Algérie, au Guatemala, en Chine, où il rencontre Mao Zedong auquel le lie une fidélité jamais démentie. Mais très vite, les mots du journalisme se révèlent inappropriés : ils ne cessent de rétrécir le réel, de le recomposer petitement. Jean Vilar (son premier père de théâtre, affirme Gatti) découvre une de ses pièces, Le Crapaud buffle. Elle est créée en 1959, au théâtre Récamier. La critique éreinte le spectacle, le jugeant hermétique et confus. Sur les conseils de Vilar, Gatti persévère, sans se soucier d'adapter son écriture aux normes dramatiques. Pour lui, le temps, l'espace, la psychologie, tels qu'ils sont représentés, ne rendent pas justice à la multiplicité du monde. Ils l'enferment au contraire dans des raisonnements purement logiques et participent de la vision carcérale que chacun a de son existence et de son devenir. Alors, plutôt que de reconstituer la mort des deux anarchistes, Sacco et Vanzetti, Gatti convoque le public et demande « si Sacco et Vanzetti mourront une fois de plus ce soir » (Chant public devant deux chaises électriques, 1966). Plutôt que de tenter de retracer la vie de son père, il donne rendez-vous à tous les âges qui ont composé l'existence de l'anarchiste Auguste (La Vie imaginaire de l'éboueur Auguste G, 1963). Bernard Dort, dans Théâtre réel, cerne l'enjeu de ce travail : il s'agit d'un « théâtre des possibles », un théâtre ouvert à l'apparent insensé de la vie et qui ne tente pas de l'ordonner en deçà de ce qu'elle est. Gatti devient metteur en scène : une scène qui comme chez le metteur en scène communiste Erwin Piscator (son deuxième père de théâtre) ne se résigne pas à reconduire le monde dans ses limites mais, au contraire, cherche à l'élargir à tous les temps et à tous les espaces.
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