Employé déjà de manière péjorative par certains nobles libéraux pour désigner ceux qui ne partagent pas leurs vues ou les accusent de démagogie, le terme d'aristocrate devient, dès 1789, une injure appliquée indistinctement à toute personne, si plébéienne soit-elle, qui reste attachée par goût, par métier ou par habitude à l'Ancien Régime. Véritable arrêt de proscription, il légitime toutes les exactions commises au détriment de ceux dont on convoite la fortune, la place ou la clientèle. « Ah ! que ce mot d'aristocrate a de commodités pour les sots qu'il dispense d'avoir des idées et pour les brigands qui pillent les châteaux... » écrit en 1790 un des rédacteurs du Mercure de France. Vrais ou prétendus tels, les aristocrates sont chargés par leurs ennemis de tous les péchés d'Israël : « Ce sont eux qui ont crucifié Jésus-Christ... » ne craint pas d'affirmer l'abbé Fauchet. Accusés de tous les crimes, ils se voient imputer les maux dont souffre le peuple et doivent supporter les innombrables atteintes portées à leurs personnes comme à leurs biens. Ainsi que le remarque Mallet du Pan : « Il est permis de faire contre son semblable, réputé aristocrate, tout ce qui serait criminel s'il était patriote. » Au fur et à mesure que les véritables aristocrates, envoyés à la lanterne sur l'air du Ça ira, se terrent ou bien émigrent, le nombre des ennemis de la révolution, dénoncés comme aristocrates, ne cesse de croître. Aristocrate la marchande de légumes qui refuse une réduction de prix à un jacobin, aristocrate l'artisan qui trouve que les affaires vont mal, aristocrate le père de famille qui corrige son fils ou la servante qui s'inquiète de savoir son maître arrêté, aristocrate le chien qui aboie au passage d'un sans-culotte et le ciel qui, le jour d'une fête officielle, en noie les participants sous des torrents de pluie... Robespierre donne du mot une définition aussi tranchante que le couperet de la guillotine : « Tout aristocrate est corrompu, dit-il, et tout homme corrompu est aristocrate. » Après avoir fait raccourcir nombre d'aristocrates, le peuple de Paris raccourcit le mot et ne l'emploie plus que sous le diminutif d'« aristo ».
Ghislain de DIESBACH
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