4. Un nouveau rapport à la mémoire et à sa conservation
La révolution numérique constitue, pour le monde de la conservation, un défi à la fois technologique et conceptuel. En effet, l'objectivité matérielle du document traditionnel, écrit ou imprimé, est assurée et ne pose aucun problème quant à son identification, une fois soumis à l'expertise classique de la critique historique. Aujourd'hui, l'audiovisuel et le numérique sont porteurs de contenus qui, pour être consultés, doivent être reconstruits et réaffichés ; en effet, les médias technologiques sont des supports qui consistent dans un enregistrement et codage du contenu, lequel devra être décodé pour pouvoir être consulté. À la traditionnelle médiation culturelle, ils imposent donc d'adjoindre une médiation technologique. Les supports audiovisuels ont ouvert la voie en montrant qu'entre support d'enregistrement et support de restitution, il n'y a pas nécessairement coïncidence, autrement dit que ce que l'on conserve n'est pas nécessairement ce que l'on consulte. L'obsolescence rapide des formats et des matériels pose la question de la pérennité de contenus comme recréés lors de la consultation. Les supports numériques accentuent le mouvement, dans la mesure où un programme vient s'interposer pour interpréter sémantiquement ce qui est enregistré et conservé sous forme de simple codage binaire. Il ne s'agit plus de la conservation physique à l'identique de documents, mais de la préservation de contenus variables et mutants, donc d'un archivage en permanente évolution : passant du tangible à l'intangible, il concerne des objets de plus en plus difficiles à fixer dans une mémoire durable et doit renouveler profondément son approche.
À une époque qui manifeste une sensibilité exacerbée pour la transmission-commémoration d'une mémoire objectivée qui suppose une conservation à l'identique, les technologies, qui semblent a priori permettre de tout sauvegarder, opposent en réalité une conception évolutive d'une mémoire dynamique et vivante, réactivée à partir du présent qui la provoque. Cette évolution-révolution est à mettre en relation avec la pratique de l'historien d'aujourd'hui qui, tout en se gardant du péché d'anachronisme, construit ses problématiques à partir de ses propres expériences et interrogations, bien loin de l'impossible objectivité que réclamait de lui l'histoire positiviste du xixe siècle, tant il est vrai qu'il n'est d'histoire et d'archivage qu'ici et maintenant.
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