L'aphorisme est un genre spéculaire par excellence : sa brièveté, la précision du geste vers laquelle tend l'auteur attirent son regard sur le mouvement de sa propre pensée, comme l'éclair s'insinue dans l'œil. Spéculaire, l'aphorisme l'est aussi par sa situation ambiguë qui fait « réfléchir » (au sens optique et au sens intellectuel du mot). Musil, lui-même aphoriste, cite Nietzsche : « De beaux aphorismes du début de la maladie : « Je cherchais mon plus lourd fardeau/C'est moi que j'ai trouvé », etc., frappent par leur tendance au poème » (Journaux). De même, l'interrogation sur les « possibles », comme le couteau sans lame auquel il manque le manche ou la « potence pourvue de paratonnerre » de Lichtenberg, portent à la fois sur la chose et sur le mot. Le critère de la « spécularité » pourrait permettre de distinguer l'aphorisme des autres « formes simples », plus normatives ou davantage orientées vers un but mnémotechnique, comme les préceptes, les maximes, les adages ou les brocards. Le caractère réflexif de l'aphorisme est lié à l'introspection, tandis que la visée universelle de la maxime provient de l'observation des autres. Les moralistes français ne s'expriment que rarement en aphorismes. Celui-là en est-il un : « Les vieillards aiment à donner de bons préceptes, pour se consoler de n'être plus en état de donner de mauvais exemples » (La Rochefoucauld) ?
L'« expansion » et l'« inflation » du verbe (Cioran) peuvent être jugulées par la concision, mais, contrairement à la maxime qui recherche le vrai, « l'aphorisme ne coïncide jamais avec la vérité ; il est une demi-vérité ou une vérité et demie » (Karl Kraus). Le souci de concision qui rapproche maxime et aphorisme emprunte souvent les mêmes voies rhétoriques, tellement visibles que l'Oulipo en a fait un jeu combinatoire. Mais tandis que la maxime épingle les phénomènes en les isolant, l'« aphorisme [est] le plus petit tout possible » (Musil).
Véronique KLAUBER
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