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ANTON REISER, livre de Karl Philipp Moritz

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2.  Prestige et méfaits de l'imagination

Plusieurs aspects du récit exercent une fascination profonde sur les lecteurs modernes. Même si Moritz prend soin d'organiser et de recomposer le réel, l'ouvrage se caractérise par sa valeur « documentaire » : il nous fait découvrir la vie du petit peuple et des artisans au xviiie siècle, des chapeliers, des cordonniers, des bouchers, leurs idées religieuses, leurs superstitions, leurs lectures, leurs intérêts. On apprend à connaître les matières enseignées et les méthodes d'enseignement dans les écoles, la hiérarchie des élèves, les manifestations solennelles qui, dans une cité allemande, brisent la monotonie du quotidien. Mais Anton Reiser est surtout, comme l'indique le sous-titre (ein psychologischer Roman), un « roman psychologique ». Il explore avec une rare minutie l'instabilité de l'âme du protagoniste et, non sans une certaine distance rétrospective, décrit sa mélancolie : ses sautes d'humeur, ses espoirs, ses illusions et ses frustrations, ses moments de joie et d'abattement qui alternent de façon cyclique.

Pour Anton Reiser, la réalité extérieure ne joue guère que le rôle de catalyseur. Elle renvoie aux mouvements de son âme. Le réel se transforme ainsi en un système de signes. Dans une perspective qui fait penser à Proust, Karl Philipp Moritz souligne par exemple le pouvoir d'évocation des sensations et des images, mais aussi de certains mots et de certains discours : « Le nom Hanovre avait une sonorité magnifique à ses oreilles et, avant même de la voir, il se représentait une ville remplie de maisons et de clochers très grands, d'aspect clair et lumineux.

Brunswick lui paraissait être oblongue, sombre et plus grande, et, dans son esprit, Paris était avant tout, d'après l'impression obscure qu'il tirait du nom, pleine de maisons claires et blanches. »

On le voit, le roman de Moritz décrit de façon saisissante le prestige et les méfaits de l'imagination. Cette faculté, comment ne serait-elle pas développée chez quelqu'un pour qui le réel n'est guère que source de vexations et de déconvenues ? C'est là enfin que réside la magie du texte de Karl Philipp Moritz : en reconstruisant après coup les constructions de son protagoniste, il livre un texte profondément vrai et foncièrement littéraire. Difficile, après l'avoir lu, d'opposer encore, comme on le fait trop souvent, littérature et réalité.

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MORITZ KARL PHILIPP (1727-1793)

Écrit par :  Michel-François DEMET

…  annonçant tout à fait les recherches, dans le même domaine, des frères Grimm ou de F. A. Schlegel. *L'essentiel de l'œuvre de Karl Philipp Moritz est ailleurs et tient en un seul roman, Anton Reiser, ein psychologischer Roman, publié en quatre parties successives entre 1785 et 1790. Le seul sous-titre, « roman psychologique », annonce la… Lire la suite

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