C'est une place d'honneur qu'il faut accorder à Roucher dans le panthéon littéraire du xviiie siècle, car il fut, en intention et en puissance au moins, le grand poète des Lumières. Montpelliérain de naissance, Antoine Roucher débarque à Paris vers 1765 et troque bientôt la théologie pour la philosophie dont il épouse les thèses avec passion. Assoiffé d'omniscience et possédé d'un enthousiasme qu'il croit divinateur, ce disciple convaincu réalise assez bien le type du poète tel que Diderot l'a rêvé et défini.
À vingt et un ans, il se lance dans une entreprise colossale, défi grandiose au simple bon sens : écrire l'épopée descriptive appelée par la philosophie nouvelle, versifier une encyclopédie digne de l'originale, produire le De natura rerum des temps modernes. Pour diviser cet embrassement universel, il retient la formule ovidienne du calendrier : il chantera Les Mois comme Saint-Lambert a chanté Les Saisons (1769) qui lui servent à la fois d'excitant et de repoussoir. Douze années de labeur herculéen lui seront nécessaires. La lecture, en cours de route, du Monde primitif et moderne de Court de Gébelin lui apporte la révélation d'une unité allégorique de l'Univers au-delà de la diversité des apparences : la course annuelle du soleil à travers les douze signes du zodiaque trouve une figuration sensible dans les douze travaux d'Hercule, emblème éloquent de l'énergie vitale du cosmos. Il y avait là une idée sublime dont malheureusement Roucher n'a tiré qu'un parti médiocre : car il pratique un symbolisme à rebours et dépoétise la réalité qu'il croit chanter. Au moins est-il juste de rendre hommage à l'héroïsme de sa tentative. Poème de la force élémentaire, adressé à des « hommes laborieux », Les Mois sont un « Héraclès » manqué. Vers 1775, lisant ses vers dans les salons, Roucher avait fait l'effet d'un « météore éclatant » (Meister) et on l'appelait « le démon du Midi ». L'ouvrage paraît en 1778 après bien des traverses (ennuis avec la censure, avec l'archevêché de Pari […]
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