3. Les langages en miettes
La rupture avec les cubistes, par laquelle se consomme à Paris la première rupture de la pensée des artistes avec l'art, s'est opérée après le retour de Picabia à Paris, au printemps de 1919, et après l'arrivée de Tzara chez Picabia, le 5 janvier 1920. Georges Ribemont-Dessaignes et Picabia y contribuèrent ensemble, en dirigeant la revue 391. La légende de Tzara, qui inspira à Breton quelques-unes des lettres les plus complices qu'un poète ait jamais écrites à l'un de ses contemporains, joua un rôle déterminant dans cette dégradation générale et subite du mythe de l'art. « Si j'ai sans doute un peu moins de dégoûts que vous, étant plus jeune, je ne tends comme vous qu'à me débarrasser des préjugés artistiques, les seuls qui me restent. Une phrase de vous m'a frappé, parlant de votre effort d'art (ou d'anti-art). De telles confidences ne vous semblent-elles pas scabreuses ; si on allait vous vendre ? Tuer l'art est ce qui paraît aussi le plus urgent, mais nous ne pouvons guère opérer en plein jour », écrivait André Breton à Tzara le 4 avril 1919. Dans la perspective d'une négation de la valeur traditionnelle attachée aux « choses de l'esprit », le projet clandestin d'une subversion de l'art était alors le plus grand plaisir des poètes. Si l'on en juge par sa rareté, il le demeure aujourd'hui, même s'il n'est plus tout à fait clandestin. « Pauvres artistes aliénistes sans passion ni esprit ni charme », disait alors Picabia. Albert Gleizes, lui aussi, malgré son cubisme sérieux (391 l'appelait alors « chef du cubisme »), déclarait, toujours dans 391 : « Il n'y a ni peinture, ni sculpture, ni poésie, il n'y a pas d'artistes. » Il est vrai qu'il ajoutait aussitôt : « Il y a l'être accumulateur – contact universel – affirmation unité-dieu », ce qui revient au même, un dieu se cachant toujours derrière l'art le plus athée, toute image équivalant à une icône. La liaison Picabia-Tzara, qui s'est faite en février 1919 à Zurich avant le retour définitif de Picabi […]
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