1. Une naissance difficile
• La vision libérale et la critique marxiste
À la fin du xviiie siècle, les sociétés primitives apparaissent généralement, du moins chez les adversaires de J.-J. Rousseau, comme les vestiges témoins de l'enfance de l'Humanité, d'un stade où l'outillage technique et intellectuel ne permettait « pas encore » aux individus de produire plus que pour leurs besoins. Sans surplus pas d'échanges, sans échanges pas de monnaie. Caractérisée négativement, l'« économie naturelle » se bornait à assurer à l'humanité primitive les moyens matériels de « subsister ». Au-delà commençait l'Histoire réelle, qui devait s'achever dans l'Harmonie réglée de l'économie capitaliste fondée sur l'échange universel des biens et du travail et guidée par une « main invisible » vers les emplois les mieux assortis à l'intérêt général de la société. Cette vision cohérente ne répétait donc pas seulement les « vides » d'une information ethnologique disparate et balbutiante. Elle étalait au grand jour le « plein idéologique » des concepts de l'Économie politique, le jugement de valeur que la société bourgeoise portait sur elle-même, se concevant et se vivant comme terme du Progrès de l'Humanité et de la Civilisation.
Cependant, dès le milieu du xixe siècle, les crises économiques périodiques, la misère ouvrière chronique allaient mettre en question cette vision apologétique de la société capitaliste. Marx devait la contester de façon radicale en affirmant que le secret du dynamisme du capitalisme, le profit, n'avait d'autre origine ni d'autre contenu que l'exploitation du travail de la classe ouvrière. Par contraste, les sociétés primitives offraient désormais l'image d'un monde disparu où l'exploitation de l'homme par l'homme n'existait pas encore et justifiaient l'espoir d'un monde meilleur où elle n'existerait plus. Mais, pour Marx, et en ceci il rejoignait les principes théoriques de la vision libérale, ce trait positif des sociétés primitives n'exprimait que le bas niveau de leu […]
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