Née à Lillebonne en 1940, Annie Ernaux grandit à Yvetot dans un milieu modeste. Après des études à l'université de Rouen, elle enseigne d'abord comme institutrice puis comme agrégée de lettres modernes. C'est avec La Place (1983) qu'Annie Ernaux va toucher un vaste public : innombrables sont les lectrices et les lecteurs qui se sont reconnus dans ce récit d'une acculturation douloureuse, d'une perte des origines, d'une rupture surmontée avec la figure du père. Le public sut discerner la nouveauté et la justesse de cette écriture autobiographique rigoureuse et altruiste, loin de tout narcissisme. Sans tomber dans les dérives communautaires (classe sociale, deuxième sexe, prolétariat, petit commerce, illettrisme, école privée et faculté), elle s'objective et s'universalise. Cette universalité procède d'une véridicité jouant sur la litote, l'ellipse et la discrétion. Depuis 1983, le style est devenu résolument fragmentaire, savamment sténographique.
Mais ce succès ne doit pas masquer l'importance des trois romans publiés antérieurement, fictions narrées à la première personne. Leur écriture, à la fois post-sartrienne et post-célinienne, exploite tous les registres de l'oralité, populaire et distinguée, procurant des effets de flux ininterrompus et de soliloques étrangement inquiétants. Jacques Bersani sut voir dans ces « romans de paroles » un étonnant travail sur les ressources de la voix narrative et une grande réussite stylistique. C'est là la première manière d'Annie Ernaux, dont la seconde divergera profondément, en passant du roman à l'autobiographie. Dans Les Armoires vides (1974), une jeune fille attend la fin d'un avortement dans une chambre de la cité universitaire : c'est le moment de la remémoration. Dans Ce qu'ils disent ou rien (1977), une adolescente, répugnant à terminer sa dissertation, tente de démêler des milieux sociaux conflictuels, c'est-à-dire des langages contradictoires et inconfortables : un sur-langage se construit, juste reflet des années 1970. Dans […]
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