2. Le souffle de l'esprit
Constatant, comme Bernanos, le fossé existant à notre époque entre l'essor des technologies et le recul des valeurs spirituelles, hostile, sur le plan idéologique, au matérialisme marxiste et, sur un registre esthétique, au « réalisme socialiste », Tarkovski tente de rendre à ses contemporains l'intuition du spirituel comme force de vie essentielle. Depuis Stalker, à travers la diégèse de ses films, il affirme l'inspiration religieuse de son art. Son esthétique s'analyse comme une esthétique du sacré. De cette inspiration relèvent la partition musicale (Bach, Pergolèse, Purcell) du Miroir et du Sacrifice, les références picturales à l'icône de La Trinité d'Andrei Roublev et à Léonard de Vinci – La Vierge au rocher (Le Miroir), L'Adoration des mages (Le Sacrifice) –, tout comme le symbole christique de la croix : grande croix de bois plantée au cœur d'une vaste prairie, sans aucune raison apparente (Le Miroir) ; poteaux télégraphiques en forme de croix, à l'entrée de la « zone » (Stalker), signe même du sacré aux frontières de l'univers quotidien et de l'espace du spirituel ; croix du salut (Le Sacrifice) dessinée par un panoramique qui remonte lentement le long du tronc de l'« arbre sec » jusqu'aux branches desséchées.
Mais, le plus souvent, c'est la métaphore unie à une symbolique chrétienne qui nous suggère l'inspiration religieuse du cinéaste. Images métaphoriques : la couronne d'épines posée sur la tête de l'écrivain, le poisson dans l'eau de la « chambre des désirs » (Stalker), l'envol de l'oiseau lâché par Aliocha (Le Miroir), celui des multiples oiseaux s'échappant d'une Madone (Nostalghia). Récits métaphoriques, aussi. Faux film de science-fiction, récit de voyage initiatique débouchant sur le vide, Stalker peut se décrypter comme la métaphore d'un univers « concentrationnaire » plongé dans le désespoir, aliéné par un pouvoir d'inspiration totalitaire où, seule, une figure de « bienheureux » dostoïevskien s'efforce de préserver une invincible espérance par la foi. Voyage-enquête en Italie d'un écrivain russe à la recherche de son inspiration, Nostalghia se lira comme la double nostalgie d'un Slave séparé de sa terre natale et de l'homme contemporain coupé de ses racines spirituelles. Testament de l'auteur, Le Sacrifice substitue à la métaphore la parabole – d'inspiration éminemment biblique – pour nous rendre sensible une thématique de la Passion et de la Rédemption.
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