3. Les démons intérieurs
Des symbolistes, Biély était le plus assoiffé de mystère et de révélation. Il défendait une conception quasi théurgique du symbolisme, sorte de nouvelle religion qui complétait et englobait tout le savoir humain. Nul plus que lui ne voulut « changer la vie » par le truchement de l'art. Le symbole devait ouvrir vers les essences secrètes et nocturnes de l'être. Biély défendait sa religion avec la fureur d'un Savonarole. Il était moins polémiste que pourfendeur au nom de la cause. La religion dionysiaque de l'autre grand « théurge » symboliste, Viatcheslav Ivanov, était bien plus livresque et lénifiante. Biély était une sorte de croisé ridicule et souvent bafoué : autour de lui, de 1906 à 1911, ce ne sont que scandales, méprises, éclats. Il flirte avec le marxisme, il s'intéresse aux sectes obscures de la Russie, il rôde autour de la théosophie. Mais plus que les idées, ce sont les hantises qui font souffrir cet homme perpétuellement aux abois. On dirait qu'une inhibition l'empêche de connaître le bonheur. Enfin, en 1911, survient une sorte d'armistice intime avec ses propres obsessions : le destin le lie pour quelques années avec celle qui deviendra sa femme. Assia Tourguéniev, une grande jeune fille mystique, exaltée, énigmatique, en compagnie de qui il ira à la découverte d'abord de l'Égypte, puis de l'occultisme ; et ce sera une dévotion forcenée pour le fondateur de l'anthroposophie, le docteur Steiner. Cependant, les cruels destins de la Russie s'identifient pour Biély à ses propres tourments et dans un second grand recueil de vers, intitulé Cendre (1909), Biély confond, dans la même image du mendiant et du chemineau, sa propre souffrance de déraciné et les malheurs de la Russie après la révolte avortée de 1905. Là, Biély est simple, dénudé : il y a, dans Cendre, des poésies magnifiques. C'est encore « la face sombre » de la Russie que Biély nous décrit dans son premier véritable roman, Le Pigeon d'argent (1910) : sectes sauvages, crimes rituels, con […]
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