3. Anamorphose entre jeu et allégorie
Mais l'anamorphose n'appartient pas seulement au monde savant, et Baltrušaitis nous rappelle qu'à partir du milieu du xviie siècle ce procédé optique a fasciné surtout comme une bizarrerie, un jeu savant appliqué aux images. C'est à cette époque que l'anamorphose catoptrique (à l'aide d'un miroir) donne vie à des anamorphoses circulaires qui seront très prisées, y compris par de grands artistes comme Simon Vouet ; correspondant au goût baroque pour la scénographie, les cônes ou les cylindres à miroir peuvent en effet décorer des salles et des jardins, avec des effets surprenants. L'anamorphose perd peu à peu son contenu métaphysique et devient un pur divertissement. La banalisation de l'image est accomplie au xixe siècle, et la lithographie d'illustration aura souvent recours à l'anamorphose pour des images populaires, à l'allure fantastique, grotesque ou même obscène. Les artistes et les écrivains n'ont cependant jamais oublié la valeur allégorique du procédé, de Shakespeare à Walpole, et de Poe jusqu'à Barthes.
Les deux derniers chapitres du livre sont consacrés à l'époque contemporaine. Dans les années 1930, sous l'impulsion des surréalistes et des dadaïstes, le mécanisme de l'anamorphose connaît un essor formidable, qui n'est pas sans rapport avec son pouvoir d'abstraction : ces images en effet suggèrent le passage d'une réalité fictive à un outre-monde qui est souvent celui des rêves et de l'inconscient. Comme Jean Cocteau l'a remarqué, l'anamorphose constitue désormais un territoire de l'imaginaire, « un no man's land où la poésie et la science se rencontrent ».
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