Le flair de ce marchand de tableaux parisien, né à Saint-Denis de la Réunion, qui, après des études de droit, sut découvrir quelques-uns parmi les plus grands artistes de l'art moderne et assurer leur renom en même temps que sa fortune, fait d'Ambroise Vollard le symbole d'une réussite exceptionnelle dans un métier hasardeux et difficile. Dans ses piquants Souvenirs d'un marchand de tableaux (1937 ; rééd. Albin Michel, 1984), bourrés d'anecdotes, il conte lui-même l'itinéraire de ses découvertes, décrit les visiteurs de sa modeste galerie de la rue Laffitte, les « dîners de la Cave » où festoyaient Apollinaire et Jarry, ses rencontres à Montmartre et à Montparnasse. Sa manière particulière de vendre, passive et somnolente, l'œil aux aguets pour piéger le client éventuel est devenue désormais le modèle d'une méthode pour tout marchand de tableaux averti. Éditeur d'art (Les Fleurs du mal illustrées par Bonnard ; les Fables de La Fontaine par Chagall ; commanditaire des cinquante gravures du Miserere de Rouault) écrivant aussi sur ses amis (En écoutant Cézanne, 1914 ; Renoir, 1920 ; Degas, 1924 ; Les Réincarnations du père Ubu, 1925 ; Sainte Monique, 1930), il savait gagner la sympathie des artistes : Cézanne, le Douanier Rousseau, Rodin, Maillol, Bonnard, Picasso, Matisse, pour lesquels il organisa des expositions dans sa galerie.
Séduits par son visage, son haut front dégarni et griffé de rides, ses yeux las de dormeur frustré, son nez vaguement socratique et la barbe fine enveloppant sa pâleur, certains peintres l'ont choisi comme modèle, et une exposition réduite mais brillante de ses seuls portraits suffirait à montrer quelques mutations significatives de l'art du xxe siècle : les portraits gras et luisants qu'exécuta Auguste Renoir âgé, qui le peignit aussi une fois en toréador ; celui de Bonnard (Petit Palais, Paris), intimiste et réfléchi ; les portraits de Picasso, un étonnant burin et surtout le célèbre Vollard éclaté qui figure généralement dans les expositions consacrées au cubisme ; l'échec sans témoin, hélas ! de Degas qui renonça dès le premier rendez-vous, et l'essai (inachevé) de Cézanne, qui fut une aventure éprouvante pour ce patient et complaisant marchand : « Malheureux ! Vous avez dérangé la pose ! On doit poser comme une pomme. Est-ce que ça remue, une pomme ? [...]. Après cent quinze séances de pose, Cézanne me dit avec satisfaction : Je ne suis pas mécontent du devant de la chemise. »
Guy BELOUET
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