4. La connaissance d'autrui
Levinas décrit admirablement la percussion d'autrui, révolution post-copernicienne où l'autre a pris la place du soleil. Merleau-Ponty, dans un texte inachevé (La Prose du monde), d'une rare et subtile élégance, tente de cerner ce qu'est la connaissance d'autrui et son bien incommensurable.
Il part d'un double constat. L'un d'évidence, l'autre de perplexité. D'un côté un livre, un échange révèlent sans conteste l'empiétement de moi sur autrui et d'autrui sur moi. Mais, d'un autre côté, où localiser cet autre sujet percevant ? « Autrui ne se présente jamais de face. » Il n'est pas dans les choses, il n'est pas figé dans son corps, pourtant il n'est pas moi. L'expérience première est celle de « mon double errant », en mystérieux décalage, me faisant inévitablement violence puisqu'aussi bien n'étant pas devant moi il est « de mon côté, à mon côté, derrière moi », mais autre aussi, dont je sens qu'il me sent, me décentre, me destitue, sans parade efficace de ma part. L'expérience d'autrui est celle d'une multiplication des sujets percevants, de leur interpénétration, la fin sentie du solipsisme transcendantal.
Comment comprendre ce pluriel ? Comment est-il possible que ce qui est dépourvu de la concrétude de l'être, à côté de moi, en moi, ait une pesanteur égale à la mienne ? Pour y répondre, Merleau-Ponty relit notre expérience primordiale de l'Être. Elle est celle d'une « infime différence qui me sépare de lui ». Et celle-ci est primordialement donnée au sentir, c'est-à-dire à un corps en quelque sorte plus large, plus opaque que la conscience qu'après-coup nous en prenons. Il y aurait ainsi une généralité première du sentir par le corps avant la conscience. Et Merleau-Ponty en conclut magnifiquement : nous trouvons autrui comme nous trouvons non pas notre je, notre esprit, mais notre corps. Autrui est du côté de notre corps, d'où cette impression, cette fois légitimée, que c'est par-derrière, à partir de cette généralité du sentir, qu'autrui se glisse […]
… pour nos abonnés, l'article se prolonge sur 5 pages…



