3. Autrui : l'obligation et la trace
Autrui comme autre que moi, qui se refuse originellement à l'identification, qui pourtant me lie à lui jusqu'à fissurer mon moi, et m'ouvre sans tristesse sur l'abîme des commencements et l'indistinction de la fin, telle pourrait être, simplifiée à l'extrême, la thèse d'Emmanuel Levinas, le penseur le plus radical de l'altérité. Éthique ? Non, si l'on entend par là le corollaire d'une conception du monde, un système de valeurs, de droits et de devoirs. Oui, si on la prend comme « optique », c'est-à-dire une perspective d'intelligibilité qui ne coïncide pas avec la priorité de l'évidence rationnelle, de « la vision des idées ».
Indétachable de la tradition phénoménologique (Husserl, Heidegger) mais aussi de la tradition juive pharisienne, la pensée de Levinas se développe non pas à partir d'une déception de la raison, mais d'une sorte de désaveu de son désir premier, celui de l'absolument autre, « le désir métaphysique ». Le Bien chez Platon, l'idée cartésienne de l'infini, l'exaltation de la raison pratique chez Kant, le désir de la reconnaissance chez Hegel, le dégrisement de la raison chez Heidegger témoignent de la permanence de ce désir aux ailes coupées par le discours. Or, pour Levinas, ce désir a un point d'ancrage dans l'immédiat, le visage d'autrui.
Le paradoxe du visage est qu'à la fois il se montre et dérobe quelque chose de lui-même en sa monstration, énigme, non-phénomène. Le face-à-face n'est pas co-présence, il est proximité. Celle-ci n'est pas proximité de l'égal à de l'égal, mais asymétrie, primauté de l'autre, renversement donc du geste premier de la conscience, la maîtrise du spectacle. Cette asymétrie revêt un double aspect, autrui apparaît comme « chose » infirme, suppliante, malléable, mais aussi dans la dimension de la hauteur, foncièrement irréductible. Cette misère et cette hauteur arrachent le moi à l'in-différence, font obligation, assignent. Cette assignation ne vient donc pas d'une voix intérieure, elle est […]
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