3. L'alchimiste
Car, avec une infinie pudeur, le poète étouffe ses sanglots et laisse s'évaporer ses larmes comme une rosée matinale. Il est tendu vers le secret de l'alchimie poétique, que Ramon Lulle ne peut lui découvrir. Les manuscrits de Gaspard de la nuit, les ébauches publiées dans divers journaux attestent un effort inlassable de correction et de concision. En quelques alinéas, Aloysius Bertrand trousse une scène de comédie, narre une aventure plaisante ou terrible, fait sourdre « le gargouillement burlesque de lazzi et de roulades » arraché à sa viole bourdonnante, « comme si elle eût au ventre une indigestion de comédie italienne ». Tantôt, pour camper une silhouette, il retrouve la sécheresse de Callot ; tantôt, penché sur sa phrase comme un sorcier sur ses cornues, il mélange savamment, à la manière de Rembrandt, le clair et l'obscur.
Sans doute est-il inégal. Mais il use avec un goût infaillible des termes archaïques ou dialectaux (« aiguail », « pourpris »), il mesure l'impertinence d'un néologisme (« fanfarant »), il sent le rythme secret de la période et l'harmonie des mots enchevêtrés. Il excelle surtout dans l'art d'évoquer une vision qui se dissipe : Ondine s'évanouit en giboulées qui ruissellent blanches le long des vitraux et le corps de Scarbo bleuit, diaphane comme la cire d'une bougie, puis s'éteint.
Il eut le sentiment d'écrire un livre anachronique en cherchant à restaurer « les histoires vermoulues et poudreuses du Moyen Âge », à une époque où « toute tradition de guerre et d'amour s'oublie ». Mais il avait trouvé la « note éternelle » passionnément recherchée par Baudelaire.
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