2. Du fantastique au familier
Est-ce la misère qui métamorphosa la lune, à ses yeux, en un carolus d'or ? Fit-il mourir de faim la salamandre du foyer parce qu'il avait le ventre creux ?
Plus simplement, sans doute, il n'oublia jamais les contes d'Hoffmann, les romans noirs et les récits de Walter Scott. Il s'amusait à dessiner, au charbon et à la sanguine, sur les murs des corridors, des pendus dont le soleil couchant rougit la carcasse. Et, comme le jeune reclus qu'il met en scène dans « La Cellule », il dut bien souvent tracer des figures diaboliques sur les pages blanches de son livre d'oraisons et farder « d'une ocre impie » quelques têtes de mort. À l'heure du sabbat poétique, Scarbo, le gnome railleur qui peut grandir comme le clocher d'une cathédrale, vient le narguer en « monnoyant » sourdement ducats et florins ou en lui offrant pour linceul, au lieu d'une feuille de tremble, la livide toile d'araignée tendue dans le crépuscule.
Mais Aloysius Bertrand sait aussi dessiner, avec un humour tendre, « le saule caduc et barbu qui pêche à la ligne », ou deviner, à l'horizon de l'impossible, la chaumine de ses rêves, embaumée par la giroflée qui fleure l'amande. Alors la lune ne tire plus la langue comme un pendu, le soleil ouvre ses cils d'or sur le chaos des mondes et les étoiles pointent comme les étamines de la terre, ce calice embaumé.
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