6. L'impossible
On reconnaît aussi, dans les troubles alimentaires, la fonction de leurre qui est celle de l'objet aux yeux de la psychanalyse, et le paradoxe du désir qui se referme sur un vide insaisissable. Ce qui est ingéré a toute l'apparence de la nourriture, mais ne nourrit pas. Et la satisfaction tend à se dérober, comme si l'ingestion était la seule façon de s'assurer de la pérennité du désir. En termes d'économie psychique, on peut dire que la répétition de la déception semble avoir une fonction de survie. Dans l'anorexie, cela constitue l'enjeu de la restriction, lorsque celle-ci pose la question de la limite entre la vie et la mort. Mais, dans la boulimie aussi, la référence au minimum vital apparaît sous des formes plus voilées, dans des façons de vivre au milieu de ses valises comme si l'on campait chez soi, de dilapider l'argent et d'en manquer toujours, de partir dès qu'une situation devient stable. Malgré le caractère orgiaque des crises boulimiques, il semble que l'activité alimentaire s'épuise à maintenir intouchée une zone de désir inlassablement reporté. L'« impossible » prend ici une valeur particulière, car il recouvre aussi bien des chimères utopiques, des buts inaccessibles, que des vœux qui sont réalisables, voire réalisés, mais qu'on s'efforce de préserver dans l'illusion du non-advenu. De même que la femme anorexique, ne s'apercevant pas qu'elle a déjà maigri, cherche à maigrir encore pour cesser d'être grosse, de même certains boulimiques ressentent comme à peine ébauchées des relations qui durent depuis dix ans, chaque rencontre étant vécue à la fois comme la première et la dernière. Cette remise en question permanente peut s'entendre comme l'exigence insatiable d'êtres qui ne seraient « jamais contents », mais aussi comme le dénuement d'êtres qui se contentent de peu. C'est là que l'inscription du trouble dans la réalité alimentaire prend toute sa force, en tant que limitation du désir : ce n'est que ça, comme on dit d'un travail qu'il n'e […]
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