3. L'anorexie comme modèle dominant
Quoi de plus parlant, en effet, que ce corps décharné qui, avec ses pointes osseuses, se défend contre l'apparition de la moindre forme ronde, en refusant toute nourriture ? Tout ici témoigne des difficultés de l'identification féminine, et de l'emprise d'une image idéalisée, pour laquelle on est prêt(e) à mourir dans un rêve de toute- puissance. Mais la poursuite de la minceur mise en avant comme justification ne peut masquer une autre impuissance, réelle celle-là : l'impossibilité de manger traduit à la fois le triomphe de l'ascétisme et l'incapacité à vivre. Cependant, si l'anorexie classiquement décrite s'impose comme modèle de référence, elle n'en reste pas moins un syndrome très spécifique, que la clinique des troubles alimentaires déborde largement. Mais la fascination qu'elle provoque est telle qu'elle continue d'ordonner le champ des recherches nutritionnelles. C'est ainsi qu'est apparue, sous l'impulsion de Hilde Bruch, la notion générique d'obésité, qui oppose en miroir l'hyperphagie à la restriction et le surpoids à la maigreur. Obésité et anorexie sont alors décrites comme les deux versants d'un même trouble fondamental dans le rapport à la réalité corporelle. Une défaillance dans les apprentissages précoces des signaux de faim et de satiété, puis dans la discrimination des sensations en général conférerait à la nourriture une valeur de réponse systématique à tout malaise, l'intégrité narcissique en venant à dépendre entièrement de cette liaison univoque.
Cependant, il faut noter que la symétrie ainsi établie entre l'anorexie et l'obésité revient d'une certaine manière, à faire s'effacer le trouble alimentaire derrière son effet corporel, sans qu'on puisse rendre compte du fait que de nombreux obèses ne présentent aucune perturbation dans leur façon de se nourrir (notamment, qu'ils ne s'adonnent pas à la suralimentation si souvent attribuée aux « gros »). La notion d'hyperphagie, d'ailleurs, recouvre des comportements très […]
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