2. Un savoir anticipateur sur l'être et le langage
Loin des mièvres clichés qui lui restent parfois attachés, les aventures d'Alice sont donc des fantaisies troublantes, dont les surréalistes, qui contribuèrent à faire connaître Lewis Carroll en France, surent discerner la force. Du mathématicien John Venn au philosophe Gilles Deleuze et au psychanalyste Jacques Lacan, nombreux furent ceux qui soulignèrent la modernité d'une œuvre qui recèle de fulgurantes intuitions concernant la logique, le langage, le sens ou l'inconscient. Maintes lectures apparemment contradictoires pourtant en furent produites. Jean Gattégno tenait les Alice pour des récits d'apprentissage dans lesquels l'enfant passe du stade prélogique au stade logique, suivant l'enseignement du psychologue Jean Piaget. Le critique américain Donald Rackin y voit le dévoilement du chaos au fondement de notre monde, au-delà des idéaux et des conventions victoriennes. La diversité de ces analyses semble suggérée par le texte lui-même, dont Jean-Jacques Lecercle s'est attaché à souligner le caractère fondamentalement paradoxal, véhicule idéologique apportant son soutien aux idéaux victoriens qu'il subvertit dans le même temps. Le caractère peu contrôlé de ces récits s'avère bien propice à transmettre les discours du temps, partagés par l'auteur, tout en laissant poindre au revers des dialogues « nonsensiques » un savoir anticipateur sur l'être et le langage, ancré dans le savoir de l'inconscient.
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