3. L'art de Cortot
Du chef d'orchestre, il ne nous reste que très peu de traces sonores : un Concerto brandebourgeois, des bribes de Purcell et Vivaldi et le Double Concerto de Brahms avec Jacques Thibaud et Pablo Casals, mais aussi le bien modeste Orchestre de Barcelone. Rien qui, en définitive, puisse nous permettre d'apprécier objectivement son talent. Les enregistrements, hélas trop peu nombreux, qui réunissaient autour de lui ses complices de toujours Jacques Thibaud et Pablo Casals pour de mémorables séances de musique de chambre, témoignent pour l'éternité des miracles que peuvent accomplir l'accord parfait des sensibilités et l'humilité devant la musique. Le pianiste a été fort heureusement mieux servi par le disque. On lui a parfois reproché certaines approximations techniques et, notamment vers la fin de sa vie, la multiplication de fausses notes. C'est oublier que le début du xxe siècle ne faisait pas du respect sourcilleux de la partition sa valeur absolue et que les techniques d'enregistrement de l'époque ne permettaient pas, comme aujourd'hui, de gommer artificiellement ces « scories » qui sont le lot de tous les grands tempéraments. C'est aussi faire bien peu de cas de l'une des plus grandes figures du piano. Franck et Debussy trouvent en lui un interprète inégalé, un coloriste subtil et sensible qui, sous l'élégance et la clarté du trait, fait affleurer cette émotion retenue qui est la signature de toute la musique française. Chopin, il ne le joue pas, il le respire. Et de réécouter encore et encore cet inimitable rubato, ce toucher de velours, la suprême simplicité de ce phrasé qui puise aux sources mêmes du chant. D'élans lyriques en méditations passionnées, Chopin renaît sous ses doigts avec une liberté, un naturel, une chaleur dans la confidence qui restent uniques. Et que dire de ces Schumann dont l'Allemagne elle-même lui demandait le secret ? Alfred Cortot y livre sans doute le plus profond de son art. Il y mêle avec une rare intensité la violence fébrile, la rêverie crépusculaire, la pulsation syncopée, et ce calme naïf que l'on voit aux regards d'enfants. Dans ce pays mystérieux parle le poète.
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