3. Le temps des prophéties et du grand œuvre
Les idées de Herzen évolueront encore après l'abolition du servage (1861), que suivra de près le déclin de son influence : jugé trop radical par les libéraux, attaqué par une partie de la jeune génération révolutionnaire, il est déconsidéré dans l'opinion russe à cause de son courageux soutien à l'insurrection polonaise de 1863. Sans rien renier de ses idées, il devient de plus en plus sensible aux menaces qui pèsent sur l'avenir : le « socialisme russe » n'est pas garanti par l'histoire ; l'avènement d'un communisme sans liberté, « despotisme russe à l'envers », est également possible. L'Occident vieilli et égoïste est mûr pour une civilisation de masse, nouvelle barbarie, irrésistible puisqu'elle tendra à satisfaire les besoins et les goûts de la majorité. Dans ses lettres à Bakounine (À un vieux camarade, 1869), il n'attend plus la fin du monde bourgeois : une nouvelle révolution serait catastrophique et recréerait un nouveau monde bourgeois, à peine modifié. Il insiste sur le double primat de l'économie, désormais grand ressort des sociétés, et de la culture : la conscience des masses populaires est le moteur de l'histoire, dont on ne peut brûler les étapes. S'il renonce à demi au « socialisme russe », il manifeste un grand intérêt pour les mouvements internationaux de travailleurs.
Pendant quinze ans (1852-1868), il se consacre à Passé et méditations, immense ouvrage qui embrasse plus d'un demi-siècle de vie russe et européenne. Mémoires, histoire, roman, les genres les plus divers composent cette synthèse originale : « Non pas monographie historique, mais reflet de l'histoire sur un homme qui s'est trouvé par hasard sur son chemin. » L'intérêt documentaire extraordinaire de Passé et Méditations, la vivacité d'un style débordant d'intelligence et de sensibilité, l'originalité d'une démarche qui concilie le sens de l'individuel et une conscience historique aiguë en font l'une des œuvres les plus originales du xixe siècle et l'un des meilleurs témoignages sur son histoire.
Les dernières années de sa vie s'écoulent à Genève – où il transfère La Cloche en 1865 – qui est alors le haut lieu de l'émigration politique. Il meurt à Paris en 1870.
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