2. La typographie
Rodtchenko occupe une position très forte dans cette sorte de pré-Bauhaus moscovite, son cours y est le plus important : il déclare la guerre à l'art pur et se lance dans la « production d'objets utilitaires » avec un état d'esprit assez proche du « fonctionnalisme » architectural (il écrit en effet dans La Ligne : « Nous répudions [...] le style, car tout ce qui masque la construction est style »). En fait, la peinture n'est pas vraiment abandonnée, mais son statut change : ayant perdu son autonomie, elle devient le lieu expérimental de réflexion théorique préparant à la « production d'objets ». Malheureusement, les meubles, les projets de kiosque, les ustensiles ménagers élaborés aux Vkhoutemas resteront à l'état de maquette, faute de crédits et de soutien. Pour Rodtchenko la distinction entre « beaux-arts » et « arts appliqués » est rendue caduque ; il va d'ailleurs se lancer dans deux domaines habituellement dépréciés par l'esthétique occidentale, la typographie et la photographie, et y excellera.
En effet, c'est au travers de photomontages qu'il réalise pour composer des affiches publicitaires ou pour illustrer des livres, comme le Pro eto (De ceci, 1923) de Vladimir Maïakovski, que Rodtchenko exploite le mieux la puissance suggestive de l'image. L'art du photomontage – reconstruction d'une image à partir de fragments photographiques –, imaginé par les dadaïstes pour nier les valeurs traditionnelles de l'art, de l'artiste et son inspiration, allait être récupéré politiquement comme nouvel espace d'investissement idéologique. Par le biais de la « factographie » (dénomination adoptée par l'avant-garde russe pour désigner le photomontage), Rodtchenko offre du monde une série de visions inédites, où se lit l'apologie des nouvelles structures de la société russe. On lui doit notamment la plupart des pages de couverture de la revue LEF (Front gauche de l'art), dirigée par Maïakovski, ou de la revue Kino Fot, lancée par le théoricien productiviste Alexeï Gan en 1922, ainsi qu'une série d'affiches dont celle du film Kino-Glaz, de Dziga Vertov.
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