3. La passion de l'Occident
Mais la déchirure est profonde et ce livre qu'il écrit pour sa femme révèle le drame. La mère d'Albert Cohen est morte à Marseille, pendant l'Occupation. Elle a succombé à la peur et au chagrin. Plusieurs membres de sa famille n'allaient pas revenir des camps de concentration. La judéité habite l'écrivain quand il parle de sa mère. Mais, tout en citant Moïse et la loi qui bannit le meurtre et la haine, il se veut aussi Homère, le conteur. Albert Cohen est juif de Grèce (il est né à Corfou le 16 août 1895). La première étape de son odyssée fut son voyage en France : il a cinq ans et déjà sa famille fuit un pogrom. Il fait ses classes à Marseille ; enfant solitaire, il ne vit que pour sa mère et pour ses livres. Si, pour une mère mythique, il compose ses plus beaux chants, c'est que l'amour de l'humble personne le guide et qu'elle éclaire son origine. Par elle, toutes les énigmes – et même la séduction de Solal – trouvent leur explication. Le petit Albert parlait patois vénitien avec sa mère : de Casanova, Solal hérite certains défauts que le romancier prendra soin de fustiger.
En 1972, Albert Cohen donne un prolongement à ce récit intime avec : Ô vous, frères humains. Au livre de la mère répond le livre de l'enfant. En 1905, Albert a dix ans : c'est l'histoire fameuse du camelot, la blessure fondamentale. Il se fait injurier, humilier par un de ces distraits qui confondent les juifs avec les chiens. La France vit au rythme de l'affaire Dreyfus, et l'antisémitisme fait des ravages. L'enfant apprend le racisme... Approchant les quatre-vingts ans, le vieil homme se souvient de l'enfant qu'il était, soixante-dix ans plus tôt. Parce qu'il a publié Le Livre de ma mère et travaillé déjà à l'histoire du camelot, Albert Cohen ose renouer avec l'imagination romanesque : ce sera Belle du Seigneur, où il se montre fidèle à ses fantasmes de jeunesse.
Avec ce monument de 845 pages, reviennent encore une fois les mêmes personnages que dans Solal et Mangeclous, […]
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